ESCHBACH (Andreas) - JESUS VIDEO

L’oeil de la caméra

lundi 30 avril 2007 , par blynt

" Oui, acquiesça-t-il, l’histoire commence". Cette petite facétie d’Eschbach au terme d’un ouvrage de 600 pages résume à elle seule la subtilité de l’auteur à maîtriser les paradoxes temporels. Final cut rusé donc.

Le Maître du temps et du montage alterné : Si l’architecture doit s’inscrire dans une certaine éternité, la vidéo utilisée par les plasticiens s’appuie sur la durée des séquences et ce , au-delà de toute "réalité" (Douglas Gordon propose une relecture d’un film d’Hitchcock ralenti de 2 fois (!) ou encore les films expérimentaux de Bill Viola ou Bruce Nauman).

Inversement, le talent d’Eschbach transforme ce pavé de 600 p. en une longue nouvelle tant par son style fluide (voire un peu lisse) que par l’enthousiasme qui nous interdit de le lâcher jusqu’à son terme (mais de fin, il n’en existe point).

Sans nous attarder sur l’importance du montage alterné des chapitres, nous pouvons vraiment insister sur le modèle du genre que constitue cet ouvrage ; une référence du "suspense" réduirait encore l’euphémisme.

Un excellent polar court donc et c’est en arrière plan que le paradoxe temporel trouve dans le montage alterné sa forme idéale : le schéma temporel proposé par l’auteur nous semble rationnel et d’une logique imparable. Ainsi le lecteur apprécie toujours d’être convoqué à plusieurs moments-clé de l’Histoire grâce aux flash-back récurrents : le passé ne sera jamais plus comme avant !

Le roman débute sur un travelling du désert en Palestine et une fois le décor planté, la caméra zoome sur l’action d’un protagoniste pour mieux le suivre sur 600 pages : S.Foxx, le renard malin et rapide, sorte de "Tintin en Israel", entre en scène à la manière d’un Indiana Jones contemporain (il a un portable , lui) parmi un champ de fouilles archéologiques.

Pas de temps mort (ou d’arrêt sur image) et même si la psychologie des personnages apparaît rapidement brossée, ils n’en demeurent pas moins attachants.

En contrechamp des personnages "positifs", de nombreuses tensions révèlent les noirs desseins de Forces qui dépassent les simples mortels (le poids de l’Eglise catholique, la résurgence de l’Inquisition, les groupes financiers internationaux...).

C’est ainsi qu’Eschbach lance un polar remarquable tant par le rythme observé que par le nombre des questions soulevées mais un résumé de l’intrigue réduirait la profondeur de champ que s’autorise Eschbach. En effet, comme dans «  Un milliard de tapis de cheveux  », l’auteur utilise la base dune fiction aux situations hallucinantes et absurdes pour mieux nous renvoyer à des questions plus prosaïques très ancrées dans notre quotidien ; de même que dans «  Le dernier de son espèce  », chaque chapitre se voit doté d’une citation de Sénèque supposée mettre en relief l’histoire d’un Terminator vieillissant... On apprécie la légèreté de ton permettant d’aborder de manière très nuancée le pouvoir politique souterrain d’une religion et de son ancrage et son développement dans le monde, le parallèle évoqué entre une "holding" multinationale financière et l’Eglise Catholique, les difficultés de religions cousines à cohabiter sur une même esplanade , le poids des traditions, le respect de cultures ancestrales confrontées à la frénésie actuelle, et bien d’autres encore... ET DIEU DANS TOUT çA, me direz-vous ??

JESUS VIDEO étonne aussi par la générosité de son auteur n’hésitant pas à multiplier les intrigues emmêlées comme à densifier la trame narrative : sa lecture donne l’impression de plusieurs livres imbriqués et l’ on se laisse embarquer par un rebondissement toujours à-venir.

Si la fin apparaît "classique" pour une histoire de SF, elle n’en demeure pas moins vertigineuse et si on la devine (quoique, les paris sont ouverts), cela prouve (à mon sens) qu’Eschbach fait oeuvre de démiurge et s’offre par là un "final cut" voulu et assumé.

L’oeil de la caméra nous regardait du fond de la tombe et on ne s’étonnera pas de l’adaptation allemande télévisuelle du roman car Esbach écrit comme s’il disposait d’une caméra au poing, offrant un regard subjectif et ne néglige jamais le point de vue de plusieurs personnages sur un même événement ou des plongées dans l’abîme comme de panoramiques très cinématographiques : dès lors, on rêve de son adaptation au cinéma.

Le seul regret d’un tel livre est de l’avoir déjà lu et il est difficile d’en trouver un autre aussi enthousiasmant !

Unique bémol à cet excellent bouquin, la couverture. Elle semble graphiquement dater de 2000 ans ! (de 2001 en fait...) à moins qu’elle ne soit l’oeuvre d’un graphiste allemand dépressif et sans réduire les couvertures intéressantes à Sorel, Carré ou Manchu, ce roman méritait beaucoup mieux que cette image triste et désolante.

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