Transcript

Rencontre avec Alain Damasio (1/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 3 juin 2007 , par Nath

Les membres de l’association Pérégrine sont très heureux de vous accueillir à notre deuxième rencontre d’auteur. Lorsque nous avions reçu en octobre dernier l’écrivain Pierre Bordage et que nous lui avions demandé son opinion sur les jeunes auteurs de SF français, il nous parlait d’Alain Damasio en disant qu’il avait produit une vraie nouveauté, "un livre assez extraordinaire" et que de tels auteurs sont "de vraies nouvelles fenêtres ouvertes sur le grand large". Cela aurait bien suffit à attiser notre curiosité, si nous n’avions pas été, pour la grande majorité d’entre nous, déjà complètement sous le charme de la Horde du contrevent, le deuxième roman d’Alain Damasio. De l’auteur lui-même, nous savons peu : il est lyonnais d’origine, passionné de philosophie. C’est un jeune auteur de 35 ans, passé à l’écriture après des études socio-économiques, qui compte à ce jour deux romans à son actif. La Zone du Dehors, paru en 1997 chez Cylibris est un roman d’anticipation politique, polyphonique, au style dense et vif. La Horde du contrevent, paru en 2004 aux éditions La Volte, accompagné du CD de la bande originale du livre, a reçu au festival des Utopiales de Nantes le Grand Prix de l’imaginaire 2006, catégorie meilleur roman francophone. Alain Damasio nous y emmène à la suite d’une horde de 23 équipiers, à la personnalité bien affirmée, qui marchent contre des vents violents, en quête de la source du vent. Mystique, épique, flamboyant, pour certains un chef d’oeuvre. Il est clair que les commentateurs et les critiques ne sont pas en panne d’inspiration pour qualifier à la fois le roman et son style. C’est donc avec un très grand plaisir et une très grande curiosité que nous accueillons ce soir : Alain Damasio. Il va commencer par nous faire une lecture.

Alain Damasio : Voilà, je vais vous faire une double lecture en fait. J’ai vu qu’il y a des accidents de houle en ce moment en Bretagne, donc on va démarrer sur une vague et rester dans le vent. C’est une scène qui se situe au chapitre deux. Un furvent, c’est-à-dire un vent extrèmement violent, s’est abattu dans le désert sur la horde. Ils se sont accrochés à un bord de plein vent -c’est une petite digue de grosses pierres- et ils prennent la vague en pleine tête , et voilà ce qui se passe après : (lecture de la ligne 1 à 7, page 495 ; ligne 13 page 181 à ligne 2 page 180) Voilà une petite introduction à l’univers.

Pérégrine : Merci de cette introduction percutante. Nous allons commencer par faire connaissance avec l’auteur. Nous voudrions savoir quel est votre parcours et comment vous êtes venu à l’écriture.

Alain Damasio : Ce sont les questions que je n’aime pas, généralement. Je considère, un peu comme beaucoup de gens, que la biographie d’un auteur n’est pas très intéressante. Je considère qu’on n’est que l’ombre de ce qu’on écrit. Ce qu’il y a de plus vivant, de plus intéressant en nous, c’est précisément ce qu’on a écrit. Tout ce qui fait partie de la banalité du quotidien, de notre construction, du parcours, c’est le ciment, la zone neutre de ce qu’on vit. Moi, j’ai un parcours tout à fait banal, classique, sans intérêt. J’ai une existence de société pacifiée, comme la nôtre. Je n’ai pas trop envie d’en parler. J’ai fait des études en grande école de commerce, que j’ai détestées. J’ai fait une grande école du capitalisme, comme on dit, qui m’a surtout donné l’envie d’écrire mon premier livre, par réaction, par révolte contre ce que je voyais, contre cette société extraordinairement stratifiée. J’étais fils de carrossier, et j’ai débarqué dans un monde de fils de ministres, d’avocats, de chefs d’entreprise, des gens qui n’avaient connu que cela. J’ai pris ce choc-là. Je ne croyais pas que la société française était aussi découpée, aussi distanciée que cela. Donc, cela m’a énervé, et j’ai écrit mon premier livre contre cela. C’était un livre politique, en réaction avec ce que j’avais vécu pendant trois ans dans cette école. Sinon, j’ai écrit très tard. J’ai commencé à écrire à 20 ans. Je n’ai pas du tout pensé être écrivain. Comme tout le monde, je voulais être footballeur. Je n’étais pas assez bon au foot, donc j’ai arrêté à 15 ans, puis j’ai fait des études, puis je me suis mis à écrire comme cela, par rage en fait. C’était un cri de rage au départ. Ma grande motivation était de faire passer un message politique, que je considérais comme pas assez présent dans notre société. Je me suis battu pour écrire la Zone du Dehors, mon premier livre. Mais après, on ne comprend pas pourquoi on écrit. Il ne faut pas croire qu’on sait : on ne sait pas. Il y a une phrase de Duras, que j’adore, qui dit : "On écrit pour tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait". C’est profondément cela. Vous ne vous en rendez pas compte, vous écrivez, mais le faites pour tenter de savoir ce que vous avez au fond des tripes. Voilà ce qui est fascinant : découvrir ce qu’on a au fond des tripes, et on ne le sait pas avant d’écrire. On a des objectifs, des valeurs à faire passer, mais la réalité et la vérité profonde, c’est qu’on ne sait pas. On écrit pour savoir.

Pérégrine : Vos deux romans s’inscrivent dans le domaine de la SF ; pourquoi ce choix ?

Alain Damasio : Alors, cela n’a pas été un choix du tout. C’est pareil : un écrivain qui écrit des polars ou de la littérature blanche, ou des récits autobiographiques, je ne pense pas qu’il sache pourquoi il écrit cela. Je suis arrivé extrêmement naturellement -pas à la SF ou à la fantasy, qui sont des termes que je n’utilise pas- à la littérature de l’imaginaire. Je trouve que c’est le terme le plus exact. C’est l’imaginaire qui me porte. Je n’ai pas envie d’inscrire un récit dans le quotidien, tout simplement parce que le quotidien, tel qu’on le vit en société que j’appelle occidentale avancée, me paraît relativement tiède et fade, et que les choses les plus vivantes et intenses, il faut bâtir un monde spécifique pour les faire passer. J’ai besoin de bâtir des univers particuliers pour y faire passer un certain nombre d’intensités que je ne n’arriverais pas à traduire dans le quotidien. Donc, cela m’est venu naturellement. Après, il y a un plaisir personnel : je trouve cela incroyable d’imaginer un monde, de le faire vivre, vibrer, mais qui ne préexiste pas au moment où vous l’avez créé. Toujours écrire à la pointe extrême de ce qu’on imagine, c’est fascinant. Cela apporte énormément de plaisir et de spontanéité quand on écrit. Donc : c’est arrivé sur la SF. Après les gens vous mettent dans des cases, mais en fait cela vient des tripes, et vous avancez.

Articles les plus populaires

Rencontre avec Pierre Bordage (4/16)

par Nath, Vero, Popularité : 80%

Rencontre avec Pierre Bordage (7/16)

par TiToc’h, Vero, Popularité : 80%

KLEIN (Gérard) - Les tueurs de temps

par TiToc’h, Popularité : 80%

Rencontre avec Pierre Bordage (9/16)

par Nath, Vero, Popularité : 80%

Rencontre avec Alain Damasio (4/13)

par Nath, Popularité : 80%

Rencontre avec Pierre Bordage (10/16)

par Nath, Vero, Popularité : 80%

 
SPIP  —  Contactez l'association.