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Rencontre avec Alain Damasio (2/13)

Mai 2006 à Lannion

jeudi 16 août 2007 , par Nath

Il y a donc un vrai choix à faire : soit je me décide à faire trois livres par an, et je vous promets que je ferai des livres beaucoup moins bons, soit je continue à essayer de maintenir un certain niveau d’exigence, et j’écris un livre tous les trois ans

Pérégrine : Aujourd’hui, après le succès de La Horde du Contrevent, êtes-vous en mesure de vivre de votre plume et de vous consacrer complètement à l’écriture ?

Damasio : Non, non pas du tout. Même si la Horde a effectivement très bien marché pour un livre d’un auteur inconnu, et en plus diffusé par un éditeur inconnu. C’est un vrai problème. Il faudrait pouvoir parler de l’économie de l’édition. C’est un enjeu que je trouve très important. Il y a très peu d’auteurs qui en vivent ; et ceux qui en vivent sont obligés de faire un certain nombre de compromis. D’ailleurs Pierre Bordage est dans ce cas, Ayerdhal, Serge Lehmann et beaucoup de grands auteurs de SF française sont dans cette problématique-là. Pour en vivre et ne faire qu’écrire, il faut que vous soyez capable de sortir au moins deux livres par an. Dans le cas de Pierre Bordage, il en est même à trois livres par an. Alors il y a des raisons psychologiques qui font que Pierre a besoin d’énormément écrire, sinon il ne se sent pas vivre. Même sans parler de ces raisons psychologiques, les diffusions sont faibles, de même que les nombres d’exemplaires vendus. Il faut savoir qu’un livre de science-fiction moyen se vend à 2500-3000 exemplaires. Un livre qui marche, c’est au-dessus de 5000 exemplaires, et un livre qui marche vraiment bien atteint péniblement 10 000 exemplaires. Je parle des grands formats, parce qu’après, il y a les poches, qui aident un peu. Mais sur les poches, vous ne touchez quasiment rien : il faut savoir que sur un poche, l’auteur touche 5%, et 5% sur 10 euros, cela fait 0,50 cents par livre. Quand vous écrivez ce que vous pensez être un grand livre, en ce qui me concerne, il me faut trois ans en gros, trois ans d’écriture à temps plein. Avant, il y a une maturation, qui dure de un à quatre ans selon les livres. Pour la Zone du Dehors, j’ai mis deux ans et demi à temps plein, plus un an et demi de maturation. La Horde, cela a été trois ans de maturation et trois ans d’écriture à temps plein. Moi, j’ai fait le calcul, une fois, pour rigoler : sur la Horde j’ai gagné deux euros de l’heure. Pour un livre qui s’est vendu à 7000 exemplaires, qui est considéré comme un succès, qui a eu le grand prix de l’imaginaire, le prix le plus prestigieux de la science-fiction et de la fantasy en France : a priori c’est LE succès, et donc voilà, cela ne suffit absolument pas pour en vivre. Il y a donc un vrai choix à faire : soit je me décide à faire trois livres par an, et je vous promets que je ferai des livres beaucoup moins bons, soit je continue à essayer de maintenir un certain niveau d’exigence, et j’écris un livre tous les trois ans, et dans ce cas-là, il faut une autre activité. J’ai fondé un cabinet d’études socio-économiques, dont je suis le "chef" (on est deux !). Grâce à ce cabinet, qui me permet d’accumuler de l’argent, je peux écrire aussi longtemps que je le souhaite, quand je m’y mets. Aujourd’hui par exemple, vous me voyez en phase d’accumulation-écureuil : pendant un an je travaille pour pouvoir gagner assez de sous, pour pouvoir écrire le prochain livre, que je démarrerai l’année prochaine. C’est un choix que j’ai fait. Je ne veux pas sacrifier la qualité de ce que j’écris. Je préfère passer un an à faire des statistiques et de l’économie, plutôt que de faire des livres moyens ou trop rapides. Mais je ne critique pas le choix des autres, cela dépend des psychologies, des goûts. Moi, cela me permet de respirer. Quand je fais deux ans sans écrire, comme en ce moment, je respire, je rencontre des gens, je suis dans la société. Quand vous écrivez seul et isolé, vous décrochez complètement. Au bout d’un moment, vous n’êtes plus alimenté, et c’est dangereux aussi. Donc, c’est bien de replonger dans le corps social, et d’en prendre les énergies, pour écrire après. Moi, cela me sert. Je n’en vis pas, non, et ceux qui en vivent sont obligés de faire des sacrifices, et malheureusement, des compromis.

Pérégrine : Vous nous disiez être un lecteur assez peu assidu de science-fiction, et donc bêtement : quelles sont vos lectures en ce moment ?

Damasio : Je ne lis rien, c’est horrible ! Non, j’ai lu un peu Ayerdhal, récemment. Je lis de la philo, je lis toujours un peu les mêmes livres : Nietzsche, Deleuze, Foucault, que je lis et relis très souvent, parce que c’est dense et que cela m’apporte énormément, et que surtout cela développe énormément mon imaginaire. Je vais au cinéma mais je lis assez peu. Là, en ce moment, je relis les dialogues de Deleuze avec Claire Parnet, livre que j’ai lu déjà sept ou huit fois, mais à chaque fois j’y trouve autre chose, donc je reprends.

Pérégrine : Vous faites partie malgré tout d’une famille de la science-fiction. Est-ce que vous avez des contacts avec d’autres auteurs, vous reconnaissez-vous comme auteur de science-fiction ?

Damasio : Oui, oui, je me reconnais complètement comme auteur de science-fiction. J’ai débarqué dans ce milieu et je trouve que c’est un milieu super sympa. Bien sûr, on craint toujours que le milieu soit fermé ou que ce soit bizarre. En fait, les auteurs que je cotoie en SF, c’est Pierre Bordage, Ayerdhal ou Serge Lehman notamment. Ce sont des gens que j’aime beaucoup. Mais il y a aussi Catherine Dufour, et un certain nombre d’autres gens. J’ai été super étonné. Ils m’ont tous très très bien accueilli, dans ce milieu que je ne connaissais pas. Les gens sont très sympa, très ouverts. Le milieu de la SF française est souvent de gauche, extrême gauche, c’est incarné. C’est-à-dire que ce sont des gens qui effectivement sont très ouverts, et sont généreux, et c’est super agréable de travailler, de les cotoyer et de discuter avec eux. Il y a peut-être des projets en commun qui vont se faire. Ils travaillent aussi beaucoup ensemble ; par exemple Bordage fait un livre avec Ayerdhal en ce moment. Bordage, Ayerdhal et Lehmann vont sortir un livre en commun qui s’appelera Trinity Report, dans un an normalement. Ce seront trois nouvelles qu’ils ont écrites. L’entente est super bonne, et c’est génial. Cela fait plaisir, et puis cela motive, en plus.

 
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