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Rencontre avec Alain Damasio (3/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 23 septembre 2007 , par Nath

En SF... on prend une idée, qui est complètement absurde au départ, ou invraisemblable, puis on la transforme et on l’inscrit dans le réel. On fait évoluer les personnages dans ce réel. Et tout à coup il se crée ce qu’il appelle un "sense of wonder", un sens du merveilleux, une émotion extrêmement particulière

Pérégrine : Vous faites beaucoup référence, on l’a entendu, et dans vos romans également, aux philosophes Nietzsche, Deleuze et Foucault. Dans quelle mesure la philosophie est-elle pour vous une source d’inspiration ?

Damasio : Bon alors là, c’est une question à laquelle il serait très long de répondre correctement. Cela touche un thème que développe Serge Lehman actuellement : qu’est ce que la science-fiction au fond ? Je vais vous faire une petite digression là-dessus. C’est la thèse de Lehman, et je la trouve passionnante, et elle recoupe mes propres réflexions. Lehman, pendant énormément d’années, presque pendant 15 ou 20 ans, a essayé de se demander ce qui fait la spécificité de la science-fiction, et pourquoi la science-fiction en France a une réverbération faible par rapport à celle qu’elle obtient dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis ou en Angleterre, elle a un prestige très fort, que ce soit au niveau universitaire ou en tant qu’activité théorique. En France, cela reste un genre, vous l’avez dit au départ, qui est mésestimé ou sous-estimé, par rapport à ses capacités, qui pour moi sont très grandes. Lehmann a décidé d’endosser ce problème-là. Il a décidé, comme beaucoup de gens, de tenter de définir la science-fiction par son contenu : quels en sont les thèmes ? Qu’est-ce qu’on couvre ? Il s’est rendu compte que le champ est tellement vaste que c’est impossible de la définir par le contenu des thèmes qu’elle aborde. Il a alors fait une démarche inverse, que je trouve passionnante : il a essayé de définir la science-fiction à partir de l’émotion qu’elle suscite, qu’elle génère pour un lecteur qui aborde un texte de science-fiction. Il a travaillé sur cette idée. Il appelle cela une esthétique, parce que c’est effectivement une approche esthétique. La conclusion, très intéressante, à laquelle il arrive, c’est que la science-fiction prend des idées, des concepts ou des métaphores, puis elle les réifie, c’est-à-dire qu’elle les réalise, les transforme en une idée réelle. Il prend l’exemple de Borgès, le fameux texte sur la bibliothèque de Babel : Borgès prend l’idée d’une bibliothèque infinie, et il en fait quelque chose de concret. Ou il prend n’importe quel texte de science-fiction, par exemple le mien sur la Horde : imaginons une planète où il y a un vent permanent, transformons ce vent en quelque chose de réel, et regardons l’émotion que cela suscite. Donc, on prend une idée, qui est complètement absurde au départ, ou invraisemblable, puis on la transforme et on l’inscrit dans le réel. On fait évoluer les personnages dans ce réel. Et tout à coup il se crée ce qu’il appelle un "sense of wonder", un sens du merveilleux, une émotion extrêmement particulière, de butter dans un réel qui n’a jamais été rencontré auparavant. Ce mouvement de partir d’un concept, de le réifier, de le précipiter dans le réel, est propre à la science-fiction et c’est ce qui définit la science-fiction et l’émotion qu’on en retire. Moi, par rapport à la philosophie, c’est exactement le mouvement que je fais. C’est pour cela que je m’inspire énormément de la philosophie, parce que je trouve que c’est le meilleur moyen d’écrire et de créer. Vous prenez un texte de Deleuze : il va vous donner cinq ou six concepts extraordinaires, mobiles, fascinants, et qui peuvent s’incarner de pleins de façons différentes. Par exemple, sur la Horde, j’ai développé le concept de vif et j’en ai fait quelque chose de très concret : cela venait de Deleuze. Il dit : arrêtons de considérer la table, ou ce livre, comme quelque chose de fixe ou de figé. Aucun livre n’est figé, aucune table n’est figée. C’est un ensemble d’électrons en mouvement. Tout est en mouvement. Ce verre est en mouvement. Tout ce que nous voyons et qui nous paraît fixe, est en mouvement. Il dit : tout ce qui paraît figé, provient du mouvement, d’un mouvement originel. Dans la Horde, je fais une cosmogonie par le vent. On imagine un vent premier extraordinaire, qui fait que en ralentissant, en s’épaississant, il va créer des objets, de la vie. Si le vent devient suffisamment lent, il devient habitable, humain, vivant. Je suis parti de cette idée de Deleuze : le mouvement est premier, les lignes de fuite sont premières, ce sont des grands thèmes de Deleuze, et j’ai imaginé un monde où ce mouvement serait premier. C’est une réification, une transformation en quelque chose de très réel, d’un concept qui paraît au départ complètement abstrait. C’est un concept d’ontologie. Si vous dîtes "la table, ontologiquement, est en mouvement", vous dites une idée philosophique. Comment on sort la Horde du contrevent de ce thème-là ? Très simplement : j’ai essayé de développer cette idée. Imaginons un monde qui est pur mouvement, où le vent est permanent, a tout fondé, à la fois la chair, les animaux, les plantes, la terre même sur laquelle on marche -cette terre n’est qu’un vent ralenti, coagulé, qui a accumulé une sorte de densité suffisante pour porter les gens-, imaginons cela, alors on crée la Horde, voilà. C’est pour cela que la philo est ma source d’inspiration : à partir d’un certain nombre de concepts, on peut créer tout un ensemble de mondes imaginaires. Je trouve que c’est la source la plus précieuse. Quand je vais voir un film, je vois des choses parfois fabuleuses, mais qui m’apportent de minuscules idées. En tout cas pas des idées aussi importantes que celles dont j’ai besoin pour porter un univers entier. Pour un univers entier, il faut des concepts très forts. Que ce soit pour la Zone ou pour la Horde, j’ai eu besoin de concepts assez architecturés. Sinon, vous avez un petit univers, vous avez créé une nouvelle, mais cela ne suffit pas, à mon avis. Du coup, ce mouvement permanent, je l’ai inclus dans les personnages. Caracole est l’incarnation de ce mouvement. Je l’ai inclus dans l’histoire. J’en ai fait une sorte de couleur qui vient imprégner l’ensemble de l’univers. Cela traverse l’ensemble de l’univers, et la narration et les personnages et la polyphonie. Sur la Horde, c’est particulier, parce que j’avais deux concepts au départ. Je dévie un peu, mais c’est au cœur de mon œuvre. Je me pose des questions très simples, comme : que veut dire "être vivant" ? Nous sommes le produit d’une humanité qui a survécu : à la maladie, aux animaux sauvages, aux intempéries etc. L’homme s’est battu pendant des millénaires pour éliminer tout ce qui lui était hostile ou néfaste. On arrive à une époque où on a une espérance de vie de 80 ans, où globalement on peut se poser la question de la vie. Alors qu’avant on se posait la question de la survie. C’était la première et la plus urgente des questions. Quand vous avez résolu cette question de la survie – je parle en occident avancé, évidemment si vous parlez à un africain de cela, il va rigoler et il aura bien raison - alors vous devez vous poser cette question de la vie, de ce que cela veut dire qu’être vivant, et non pas ce qu’il faut faire pour survivre, parce que vous n’avez plus à vous poser cette question, globalement. Pour la majorité des gens en tout cas. Je me dis que si un auteur ou un écrivain prétend écrire aujourd’hui, il doit répondre à cette question. Mon premier livre, la Zone du Dehors, répondait à la question : comment être vivant par rapport à tout un ensemble de forces politiques qui nous anesthésient, nous dévitalisent, nous endorment, essaient de nous lisser ? Dans la Horde, je voulais répondre à la question en disant : être vivant, c’est être en mouvement, et être lié. En mouvement intellectuellement, émotionnellement, dans ses sensations et ses sentiments. Comment faire pour ne pas répéter toujours les mêmes choses, pour ne pas être dans la fatigue de la répétition ? Comment créer en permanence, donc être en mouvement à l’intérieur de soi-même ? Et, comment être lié ? Parce que pour moi, il est essentiel d’être lié, aux autres, à son environnement, aux gens, être présent au monde dans lequel on vit. Pour moi, c’est l’essence de la vie, la combinaison presque paradoxale entre le mouvement et le lien. Le lien vous tisse, vous endort, vous ancre parfois, si vous ne restez que dans le lien. Dans le mouvement, s’il n’est pas articulé à un lien, vous vous dispersez, vous sombrez dans la folie ou dans l’absurdité. Combiner et tisser ensemble le mouvement et le lien, cela me paraissait être le cœur du vivant. C’étaient les deux grands concepts dont je suis parti. J’ai bâti tout l’univers à partir de cela. Donc oui, je pars de la philosophie. Bon, j’ai fait une grosse digression là ! Je vais essayer d’être plus court !

Pérégrine : Non, non, c’est très bien !

Damasio : Bon, c’est dur à expliquer, aussi.

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