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Rencontre avec Alain Damasio (4/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 30 septembre 2007 , par Nath

Quand on écrit, on ne sait pas [...] On sent qu’on a envie de faire quelque chose, mais on ne sait pas pourquoi, et après, avec le recul, on peut voir.

Pérégrine : Le mouvement anarchiste de la Zone du Dehors s’appelle la Volte et votre deuxième roman est publié aux éditions La Volte. Pouvez-vous nous expliquer le lien entre les deux ?

Damasio : Cà, j’aime bien, c’est facile. Pourquoi La Volte ? Parce que Matthias, l’éditeur de la Horde du Contrevent, a créé la maison d’édition pour éditer la Horde, ce que je souhaite à tout auteur : quelqu’un qui crée une maison d’édition pour vous éditer, c’est plutôt bon signe. Cela veut dire qu’il va vraiment se battre pour vous, et c’est ce qu’il a fait. J’avais proposé toute une liste de noms. Matthias avait adoré la Zone du Dehors. Parmi tous les noms que j’avais proposés, il y en avait un que j’aimais beaucoup : le percolateur à cortex, je trouvais cela génial. Tiens, on va appeler çà le percolateur à cortex, maison d’édition SF ! Bon, il n’a pas du tout aimé. J’avais plein de noms, c’était marrant : j’avais Chaos debout, j’aimais bien, le Rat carré. Enfin, je lui avais balancé 50 noms comme çà, et puis il a dit : "non, non, la Volte !" Il est resté en hommage au premier livre. Il faut peut-être aussi expliquer tout simplement ce qu’est la volte dans la Zone du Dehors. La Zone est un livre de révolte, mais justement où les personnages disent : arrêtons de nous arcbouter à une lutte face au système, au pouvoir. Révolte, c’est réaction. Passons de la révolte à la volte, c’est-à-dire enlevons le re- qu’il y a devant, enlevons ce mouvement par lequel on ne cesse de butter contre le pouvoir qui nous aliène et contre lequel on s’oppose, parce que ce pouvoir n’a aucun intérêt, surtout dans notre société. Sortons dans une zone du dehors. Arrêtons de nous affronter à ce pouvoir ; et créons nous-mêmes nos propres valeurs et nos propres modes d’existence. Inventons de nouvelles possibilités de vie. C’était la grande ligne que Nietzsche nous a laissé. La Volte, c’était çà : cette espèce de saut, de mouvement, de salto par lequel on sort de cette opposition au pouvoir, pour créer des nouvelles façons de vivre, de s’exprimer, de créer etc. Donc il a repris ce nom, parce que pour lui, c’était ce mouvement, cette création. Mais je trouve que ce n’était pas le meilleur nom de maison d’édition qu’on pouvait prendre. Je préférais le percolateur à cortex !

Pérégrine : Les deux romans que vous avez écrits à ce jour peuvent sembler très différents.... Pérégrine : Comment faites vous l’enchaînement entre les deux romans ? Quel est le cheminement vers l’un, puis vers l’autre ?

Alain Damasio : Certaines personnes disent -moi j’ai horreur de cette phrase toute faite en écriture- qu’on écrit toujours le même livre. Moi, je pense que c’est complètement faux. Mais, ce qui est vrai, par contre, c’est qu’on a chacun des enjeux personnels extrêmement forts, et aussi que, lorsqu’on fait un livre, on rate toujours quelque chose. C’est à dire : quand on fait un livre, on réussit quelque chose parce qu’effectivement on a créé une oeuvre et que généralement elle tient debout. Mais quand vous terminez le livre, vous avez toujours le sentiment d’avoir raté quelque chose. Et c’est à partir de ce ratage, profond, que vous êtes généralement le seul à sentir d’ailleurs, que vous écrivez votre deuxième livre. Et moi, sur la Zone du Dehors, j’avais réussi une chose : à condamner et à me libérer de toute espèce de rage, de haine, de hargne que j’avais contre le pouvoir capitaliste moderne, que moi j’appelle le capitalisme de flux, et contre cette espèce de société de dévitalisation qui n’a de cesse de nous endormir, anesthésier. Malgré tout ce qu’on voit à la télévision, elle essaie, je pense, majoritairement de limiter la gamme de sensations, la gamme d’émotions et la gamme de pensée qu’on peut éprouver, parce qu’il plus facile de gérer des gens qui sont globalement prévisibles, et que le pouvoir n’a plus envie d’imposer des choses très fortes, mais envie d’accompagner un mouvement et une pente descendante dans lequel nous sommes situés. Donc, moi, je sentais cette dévitalisation, je sentais cette perte d’intensité dans notre monde, donc j’ai écrit contre cela. Je pense avoir fait un livre qui m’a débarrassé en quelque sorte de cela. Mais dans ce livre, j’ai développé aussi l’idée de la volte. La volte c’était soi-disant un mouvement, très axé aussi sur les trois métamorphoses de Nietzsche, vous savez cette histoire très simple de deux pages de Nietzsche, qu’on arrête pas de ne pas épuiser. Nietzsche dit : il y a trois métamorphoses de l’esprit, je ne sais pas si vous connaissez ce texte, mais c’est dans Zarathoustra : il dit comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment le lion devient enfant. Il explique qu’au départ, on naît comme çà avec un ensemble de valeurs établies. C’est à dire qu’on est le chameau, on porte nos charges. Il donne quelquefois l’exemple de l’âne aussi. C’est à dire qu’on nous charge de valeurs en disant « tu dois faire ci, tu dois travailler à l’école, tu dois avoir ton bac, tu dois être un expert-comptable ou travailler et bien obéir à ta société, être légaliste, etc.. » Donc, tu te charges de ces valeurs, tu obéis et tu es ton bon chameau. Il y a des gens qui, toute leur vie, resteront simplement un chameau et très fiers d’ailleurs de l’être. Nietzsche dit ensuite : le chameau, à un moment donné, va dans le désert, et il se métamorphose : il devient un lion. Le lion ne dit plus « tu dois », il n’obéit plus au « tu dois », il dit « je veux ». Mais le lion ne sait pas encore ce qu’il veut. Il sait simplement, c’est le mouvement d’anti-conformisme, qu’il veut quelque chose d’autre que ce qu’on lui a fait apprendre, et ce à quoi il obéissait avant. Il est face au dragon des valeurs millénaires. Ce dragon a des milliers d’écailles, sur chaque écaille est écrit « Tu dois ! Tu dois ! » Toutes les valeurs auxquelles on doit obéir sont inscrites sur le dragon, et le dragon n’arrête pas de te dire « Tu dois ! » ; le lion rugit « Je veux ! », mais il ne sait pas ce qu’il veut. Puis le lion avance encore dans le désert, et il devient enfant. Enfant, c’est le stade ultime pour Nietzsche, c’est à dire, comme il dit : premier mobile, roue qui tourne d’elle-même. L’enfant crée ses propres valeurs, il dit « Je crée », et d’ailleurs il ne dit même pas « Je crée », il le fait, il crée, quoi. Moi, cela m’a beaucoup touché ce thème-là, parce que cela touche aux métamorphoses sociales, et à la fois aux métamorphoses intérieures : ce sont les évolutions dans une vie, mais comme le dit très bien Deleuze, ce n’est pas seulement chronologique. Parfois on est dans des stades « Tu dois » sur une certaine partie de notre personnalité, par exemple dans notre vie affective, et puis dans notre vie professionnelle, on est dans le « Je crée », et puis dans notre vie sociale, on est dans le « Je veux », enfin, on n’est jamais dans les même stades selon les éléments de notre vie. Bon donc moi, cela me touchait beaucoup. Mais du coup la Volte, qui était soi-disant là pour prôner un « Je crée », moi je trouve qu’elle n’arrivait pas au « Je crée ». Le livre éliminait le « Tu dois », il faisait le « Je veux », mais il n’arrivait pas au « Je crée », et du coup quand j’ai fait la Horde, c’était pour répondre un peu au « Je crée ». Je voulais créer une société, un groupe de 23 individus, une horde, qui fait ce qu’elle doit faire, voilà. Qui va au bout de ce qu’elle peut, quoi. Thème très important aussi chez Nietzsche : aller au bout de ce qu’on peut. La société est là pour nous empêcher d’aller au bout de ce qu’on peut. Mais finalement, tout cela, je peux l’expliquer après coup, c’est une intellectualisation après coup. Quand on écrit, on ne sait pas, encore une fois. On sent qu’on a envie de faire quelque chose, mais on ne sait pas pourquoi, et après, avec le recul, on peut voir.

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