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Rencontre avec Alain Damasio (5/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 7 octobre 2007 , par Nath

D’un point de vue littérature de genre, c’est vrai que la SF est peu développée, c’est vrai que la SF est assez isolée. Vous n’allez pas la voir dans les grands médias en France, mais malgré tout elle imprègne énormément de choses, de comportements, de rapports à la technologie etc. C’est un peu comme l’écologie : c’est une influence diffuse, qui est partout présente

Pérégrine : Le personnage de Zorlk dans la Zone du Dehors -c’est difficile à prononcer, Zorlk- ce personnage est-il une personnification des philosophes qui vous ont marqué, ou une personnification de vous-même ?

Alain Damasio : Non, il n’est pas proche de moi, Zorlk, en fait, pas du tout. Pour moi, il fonctionnait comme une sorte de modèle absolu, un peu comme Golgoth dans la Horde. En fait c’est très con, mais je pense que 99,99 % des gens vivent très en dessous de leur potentiel. Je pense qu’on a tous un potentiel énorme, et on en exprime 50, 60, 70 % dans le meilleur des cas. Certains en expriment 10%, mais en tout cas on ne va jamais au bout de ce qu’on peut, on va jamais au bout de notre devenir, quoi. Il y a un texte, je crois que c’est Michaud, un texte magnifique, qui fait même pas dix lignes, qui dit : un homme naît avec 22 plis. Non, c’est Foucaud qui en parle. Un homme naît avec 22 plis, et puis, aux étapes de sa vie, il déplie : premier pli, deuxième pli etc ; et il dit : c’est très difficile d’arriver à la fin de sa vie et d’avoir déplié les 22 plis, mais c’est arrivé, quoique très très rarement. C’est à dire qu’on va déplier trois plis, quatre plis, cinq plis maximum. Quand vous discutez avec les gens, c’est fascinant de voir à quel point les gens sont frustrés, ont le sentiment de pas faire ce qu’ils devraient faire, ont le sentiment de pas avoir abouti à ce à quoi ils devraient aboutir , et je crois profondément à cela. Dans un livre, on a tendance à placer des personnages qui ont déplié les 22 plis. Zorlk, ou Golgoth, ou même Slift dans la Zone, sont des gens qui ont tout déplié. Ils ont simplement été au bout de ce qu’ils pouvaient. Moi cela me fascine, et je pense que cela fascine beaucoup de gens. Je trouve çà fabuleux. Ce sont des personnages-horizons pour moi. Mais ce n’est pas du tout moi, non, malheureusement. Et puis de toute façon, il ne vaut mieux pas, sinon je n’écrirais pas si j’avais le sentiment d’avoir abouti.

Pérégrine : J’aimerais revenir un peu sur l’idée du lien. Les 23 personnages de la Horde du Contrevent sont engagés dans une quête qui est très ancrée dans une tradition, qui est très ancienne. Est-ce que la tradition, le respect des coutumes ont une importance majeure pour vous ? Est-ce que vous opposeriez modernité et tradition ?

Damasio : Non, c’est un gimmick, çà. Comme je disais, la Horde est là pour être dans le troisième stade, mais simplement j’avais besoin de les ancrer dans une tradition qui permettait de poser l’univers, et qui permettait de justifier qu’ils remontent le vent, voilà, c’était uniquement à ce titre-là. Moi, je n’ai aucun respect préalable de la tradition. Je trouve que toute tradition doit être testée, réassimilée, réintégrée ; et puis si en la testant, en la réintégrant, en la réassimilant, je me rends compte qu’elle a de la valeur, je m’appuie dessus, mais je ne respecte pas la tradition par principe, je ne la respecte que si je l’ai retestée en moi.

Public : Je voulais simplement dire que la tradition, pour moi, est tout le temps en mouvement justement. Personnellement je l’ai toujours vécue comme çà. En Afrique, par exemple, il y a des morceaux de musique, en Côte d’Ivoire par exemple, on les prend en 89, en 92, il ne sont jamais les mêmes. En Afrique, la tradition c’est toujours le changement, le renouvellement. C’est aussi mon point de vue.

Damasio : Mais complètement ! Je pense qu’ils n’ont pas une vision figée de la tradition. Elle doit être réintégrée, revécue. Ils ont une tradition, mais ils la revivent à chaque fois. Donc, en la revivant, ils la modifient, sans même s’en rendre compte. Musicalement, c’est typique. La musique, c’est peut-être l’art dans lequel on a le plus réutilisé la tradition mais à chaque fois on la modifie.

Public : sinon, c’est du folklore, quoi.

Damasio : Sinon, çà devient figé, çà devient du folklore, oui. Si tu affrontes la tradition, tu vas forcément la modifier.

Public : Je vois çà de la même façon en Bretagne, dans d’autres régions du monde aussi. On parle du jazz, ou du free-jazz, tout cela change et bouge. Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours vécu les choses comme çà. J’ai toujours été révolté -j’en parle pour la Bretagne mais c’est valable aussi pour l’Afrique- qu’on parle de la musique folklorique, c’est à dire qui est figée, qui ne bouge plus. Faire croire aux gens que la musique traditionnelle quelque part est inférieure aux musiques savantes, aux musiques officielles qui sont représentées, ce qu’on voit à la télévision, c’est à dire, toujours la même forme d’art. Je voulais aussi revenir sur la part de la science-fiction sur les médias audio-visuels. En Angleterre et aux Etats-Unis, elle est plus représentée apparemment. Mais en France on en parle très rarement sur TF1, Antenne 2, Fr3, Arte. Quand on diffuse des films de science-fiction, ils sont américains, et il y a toujours quelque chose derrière pour moi qui est politique, enfin qui est de la culture américaine. Récemment, pour finir très vite : je connais 2001, l’odyssée de l’Espace depuis très longtemps, et je viens de visionner pour la première fois 2010. Cela n’a rien à voir, quoi.

Damasio : Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu.

Public : C’est juste un exemple. J’en suis encore tout... enfin çà n’a rien à voir. Je voulais savoir ce que vous en pensez.

Damasio : Simplement, pour redire un mot sur le statut de la SF en France, c’est vrai que... moi j’arrive, je suis assez neuf dans ce milieu, et c’est vrai que j’arrive avec très peu de préjugés. Donc je trouve que même les gens ancrés dans la SF française ont tendance à se mortifier un peu par rapport à tout çà. Moi je pense un peu comme certaines personnes, comme Marion Masori, une éditrice du Diable Vauvert. Elle dit que la SF a imprégné toute la société française, comme beaucoup de sociétés, mais on s’en rend pas compte. D’un point de vue littérature de genre, c’est vrai que la SF est peu développée, c’est vrai que la SF est assez isolée. Vous n’allez pas la voir dans les grands médias en France, mais malgré tout elle imprègne énormément de choses, de comportements, de rapports à la technologie etc. C’est un peu comme l’écologie : c’est une influence diffuse, qui est partout présente, mais qui n’est pas forte d’un point de vue bloc situé. Ce n’est pas un bloc situé fort, mais c’est quelque chose qui s’est diffusé, qui a pollennisé un peu partout, moi c’est le sentiment que j’ai. C’est un peu dans le sang de tout le monde, mais ce n’est pas en tant que genre un genre fort. Les tirages par exemple en science fiction restent très faibles par rapport à ce que vous avez par exemple sur un Houellebecq. Houellebecq faisant lui aussi de la science fiction, mais quand il en fait, il ne dit pas qu’il en fait. Mais au fond, Houellebecq, quasiment tous ses bouquins sont imprégnés de la science fiction. Et les gens le lisent et ... mais voilà, il ne faut surtout pas le dire, parce que çà pollennise mais quand on le situe, c’est rejeté. Alors que ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons. Là-bas on l’accepte très bien, on considère que c’est un genre noble.

 
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