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Rencontre avec Alain Damasio (7/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 2 décembre 2007 , par TiToc’h

J’ai une spécificité en SF, c’est que je me considère comme un styliste. Le style est fondamental, le style n’est pas seulement un plus esthétique et n’est pas simplement là pour fluidifier l’histoire. Donc je le travaille énormément.

Daniel (Pérégrine) : Dans la Horde vous avez inventé une notation musicale. D’où vous est venue cette idée ?

Damasio : Il y a deux choses. Il y a les signes et il y a la notation musicale.

Daniel (Pérégrine) : La notation musicale sur les vents.

Damasio : C’est long à expliquer, ça engage beaucoup de choses. J’ai une spécificité en SF, c’est que je me considère comme un styliste. Le style est fondamental, le style n’est pas seulement un plus esthétique et n’est pas simplement là pour fluidifier l’histoire. Je fais partie de ces gens comme en littérature générale qui pensent qu’il n’y a pas de livre sans un style extrêmement travaillé. Donc je le travaille énormément. Comme tout écrivain j’ai un rapport au langage particulier, singulier. On développe son propre rapport comme un artisan développe son rapport au bois ou au fer. Pour moi le langage est quelque chose d’extrêmement physique. Je n’ai pas du tout une approche intellectuelle. Même si après j’intellectualise, j’ai d’abord une approche viscérale, artisanale du langage. C’est-à-dire que je pars de l’atome fondamental du langage qui est le phonème. Vous prenez un « i » un « a » un « en » un « k » un « p » etc… Ils portent une charge émotive différente. Je vais vous donner un exemple, et même si vous n’êtes pas spécialiste du langage, vous allez comprendre tout de suite : Si je prends la voyelle « i ». En Français, si vous demandez à quelqu’un combien il y a de voyelles il vous dira qu’il y a six voyelles. En fait ce n’est pas du tout six voyelles, il y a seize voyelles en Français. Parce qu’il y a différentes natures de « e » de « é » etc… Il y a des « on » des « ain » etc… En tout il y a seize voyelles. Et si vous prenez le « i » tout part d’ici. Le langage ce n’est pas du son transmis, c’est de la sensation transmise. Je suis convaincu de ça. C’est d’abord la sensation transmise par l’articulation. Si vous ne travaillez pas la base, si vous ne travaillez pas l’articulation et la prononciation des syllabes… Le seul conseil que je donnerais à un écrivain débutant c’est : « Repartez de la phonétique ». Tout est là, dès le début dans la phonétique. Je vais prendre un exemple très simple. Vous prenez une consonne. Il y en a 18 en Français. Vous prenez la série des consonnes la plus virile en Français, la série des « Peu », « Teu », « Que ». C’est la série « PeuTeuQue » comme dans percuter par exemple. Cette série là, c’est ce qu’on appelle des plosives sourdes en Français. La colonne d’air part du ventre. L’air remonte et arrive à la glotte. C’est un petit muscle triangulaire qui se ferme et qui s’ouvre à une fréquence extrêmement élevée. Quand vous prononcez un « p » un « t » ou un « k », la colonne d’air vient sur la glotte qui est fermée. L’air s’accumule, il y a une pression qui se crée sous la glotte et tout à coup la glotte s’ouvre. Et il y a une explosion qui se produit. Une explosion infinitésimal, mais qu’on sent quand même. « Peu ! » « Teu ! » « Que ! ». Il y a une explosion qui se génère. Il n’y a pas de vibration des cordes vocales. Ce sont des sons qui sont des sons massifs d’explosions. Et dans le langage, quand vous utilisez des mots qui contiennent ces syllabes là : vous allez générer un effet de percussion qui est dans la sensation au niveau presque inconscient - pour moi pas inconscient mais pour vous inconscient peut-être - mais que vous allez ressentir. Et puis derrière, il y a la série des « Beu » « Deu » « Gue », où il se passe la même chose, mais il y a un petit amorti de la colonne d’air. La glotte est légèrement ouverte et ça donne la série « Beu » « Deu » « Gue ». Mot typique « Bodéga » par exemple ou « Bibendum ». Ce sont des syllabes qui rebondissent beaucoup plus. Vous sentez qu’il y a une sorte de rebond quand on dit ça qu’il n’y a pas du tout dans « percuter ». Et comme ça vous refaites tout le langage, toutes les consonnes une par une. Moi je l’ai refait. J’ai un dictionnaire de phonétique et de rhétorique et vous vous réappropriez tout. Puis vous arrivez sur les voyelles. Le « I », moi j’adore cette syllabe. C’est une syllabe qu’utilisait énormément Malarmé par exemple. Le « I » c’est un clou. C’est extrêmement pointu. Vous prenez un « I » ça ne bouge pas. C’est pointu, c’est précis. C’est très en amont, c’est prononcé entre les lèvres et les incisives. C’est un son qui ne flotte pas, qui ne dérive pas. « I » « Tac ! ». Et quand vous prenez « Illisibilité » « Visibilité » « Visible » tout à coup ça ressert, ça donne une impression de netteté. Donc si vous avez ça en tête vous allez prendre des mots du lexique qui ont ces sonorités là. Si vous prenez un « On » ou un « En » déjà vous êtes beaucoup plus en arrière dans la gorge. C’est beaucoup plus sourd de beaucoup plus sombre comme dans « Ombre » « Sombre » « Lentement ». Tout ça alourdit, ralentit. Pour moi la clé est là. Dans le langage, moi je véhicule du sens comme tout le monde, sinon vous ne comprendriez pas ce que j’écris, mais derrière il y a toute une autre ligne qui est vécue comme une ligne de sensation. Et c’est important pour moi. Et spécialement dans la littérature de l’imaginaire et de la science fiction de véhiculer un ensemble de sensations. Pourquoi ? Parce que notre univers est précisément imaginaire. Vous inventez quelque chose qui n’existe pas dans lequel le référent des gens n’existe pas. Si je raconte une scène dans un café parisien au XXIème siècle vous allez tout de suite voir ce qu’il en est. Mais si je vous dis que vous êtes dans le vent sur une planète inconnue il faut que je vous donne les sensations pour que vous vous appropriiez cet univers que vous rentriez dedans, que vous puissiez l’habiter. Les sensations je vais vous les donner par les sons. J’ai un travail fondamental et extrêmement fort sur les sons pour véhiculer de l’audition, de l’olfaction, du toucher, des sensations de masses, de poids, de fatigue musculaire, de magnétisme, de lumière. Toute la gamme de sensations et pas simplement les cinq sens. Il y a beaucoup plus de sens que cinq à mon sens. Tout ça va être véhiculé par un ensemble de voyelles, de consonnes, de rythmes entre ces voyelles et ces consonnes et de choix lexicaux sur ces voyelles et ces consonnes et sur les mots qui les contiennent. Par exemple si je vous dis : « Cette roche est curieuse ! ». « Curieux » a à peu près 27 ou 28 synonymes si vous prenez le dictionnaire Word. Et pourquoi prendre « Curieux », « Cocasse » « Singulier » ou « Etrange » ? Qu’est ce qui va nous faire décider ? Ce n’est pas le sens contrairement à ce qu’on dit. Ce n’est pas l’exactitude du sens car le sens il est flottant pour tout le monde. Personne n’est capable de dire la différence entre « Curieux », « Cocasse » « Singulier » ou « Etrange ». Vous n’allez pas trop le sentir. Par contre ce que vous allez sentir, c’est que « Cocasse » ne sonne pas du tout pareil que « Etrange ». Donc moi je vais sortir cocasse dans certains cas pour avoir le double « Ka ». Et avec le « SS » ça traîne derrière, ça va glisser. Alors qu’ « Etrange » c’est mystérieux, on a un trisyllabe. Je vais donc choisir dans le lexique non pas en fonction du sens mais en fonction du son. Et ça je le fais constamment sur chaque phrase, sur chaque choix. Donc il y a un boulot colossal. Des fois je m’amuse à regarder sous Word – car j’écris sous Word comme quasiment tout le monde – le nombre de corrections et il y a plus de 100 corrections sur un paragraphe de 10 lignes. Mais c’est normal car il faut atteindre qu’au niveau de la sonorité, du son, la sensation véhiculée, soit la plus proche de ce que vous voulez dire. Et le sens est moins important pour moi que le son. Et ça permet aussi au niveau des néologismes - parce que dans « la Horde » il y a beaucoup de mots inventés - que les gens ne se demandent jamais ce que veulent dire ces mots, car ils le sentent parce que justement il y a eu un travail sur le son. C’est comme un tableau d’art abstrait dans lequel vous allez comprendre des choses par les lignes et les couleurs alors que ça ne représente rien. Si c’est bien fait en termes de lignes et de couleurs, de rythmes visuels, vous allez ressentir ce qu’il a voulu faire passer. Dans l’écriture c’est pareil. Vous pouvez inventer des mots. Si au niveau des sonorités, il est bien calé, les gens ne vont pas vous demander ce qu’il signifie, ils vont le sentir. Ca c’est vraiment important. Je considère - alors là je vais être très immodeste - qu’en SF aujourd’hui, je suis le seul à faire ce travail. Les autres sont d’excellents raconteurs d’histoires, Bordage, Ayerdhal, sont d’excellents raconteurs d’histoires ! Mais de leurs propres aveux, ils ne travaillent pas nécessairement le style ou la sensation véhiculée. Ce n’est pas leur truc. Pour eux ce qui compte, c’est le rythme narratif. C’est la façon dont est racontée l’histoire, à quel moment on met la tension. Et ils sont dix fois meilleurs que moi dans ce domaine là. Par contre sur le style, je pense être capable d’amener les éléments sensitifs que les autres n’amènent pas ou pas de la même façon. Il y a une personne qui le fait et encore mieux que moi, c’est Volodine. Je ne sais pas si vous connaissez ? Il est maintenant considéré comme un auteur de littérature blanche, mais a commencé dans la science fiction. Volodine arrive à créer des univers de chaleur, de pluie, uniquement grâce à son travail sur le style. C’est génial, car quand tu fais ça, derrière tout est posé. On évolue dans un univers qui est posé par le son. Ca c’est fabuleux, car l’histoire peut se dérouler. L’ancrage sensuel fait qu’on y est. On est dedans.

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