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Rencontre avec Alain Damasio (8/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 16 décembre 2007 , par TiToc’h

J’utilise les adverbes comme des ralentisseurs. Si je dis « Rapidement » c’est une catastrophe. « Rapidement » ça ne va pas vite, c’est un adverbe qui ne va pas vite. Alors que « Vite » oui ! Heureusement qu’on a « Vite ». Il y a la fricative, le « V » qui lance, qui a un effet de souffle. Et le « T » « Tac ! ». Ah oui « Vite » ça va vite. Et « Rapidement » je n’ai jamais vu un mot si lent que ça. C’est l’horreur ! Heureusement qu’on a « Lentement ».

pepe1937 (Pérégrine) : J’aimerais bien savoir s’il y a des personnes ici, qui lorsqu’elles ont un bouquin entre les mains lisent à haute voix ?

Damasio : C’est bien, c’est ce qu’il faut faire. Moi je lis à haute voix, et c’est fait pour être lu à haute voix. Les grecs lisaient à haute voix. C’est Nietzsche qui raconte ça. Il disait que dans la société grecque, tout le monde lisait à haute voix. Et quand quelqu’un ne lisait pas à haute voix, on se demandait ce qu’il lisait. Si c’était un texte érotique, ou mystérieux…

TiToc’h (Pérégrine) : Est-ce qu’on pourrait imaginer que le livre soit traduit en anglais par exemple ?

Damasio : Ma mère – agrégée d’anglais - s’y est collée sur le premier chapitre, et paradoxalement elle a trouvé ça plus facile à traduire que « La zone du dehors » le premier. Elle dit qu’en anglais, dans tout ce qui est lumière et traduction des sons, météorologie, beaucoup de choses, elle arrive à trouver les correspondances rythmiques et sonores. Ce n’est pas forcément plus dur. Mais il ne faut pas être prisonnier du sens. Il faut à la fois traduire le sens et le son qu’il y a derrière. Si on a ça en tête c’est possible. Mais c’est du boulot. On a bien traduit d’extraordinaires poètes. On devrait pouvoir y arriver. Et après tout ce que je vous raconte là sur les sonorités, comme la Horde est racontée en polyphonie, c’est-à-dire qu’on est dans la tête de chaque personnage, et qu’il y au moins dix narrateurs différents qu’on voit très souvent… J’ai travaillé les personnages au début. Je prenais Aoi, la cueilleuse et sourcière de la horde, et dont le vent est pour elle quelque chose d’enveloppant. Comme une eau qui l’enveloppe. J’ai pris ça sur des copines : Souvent les filles ont une sensation de l’enveloppement ou non. Il fait froid ou il ne fait pas froid, il fait chaud… Il y a une sensation un peu plus forte de tout ça. Aoi est beaucoup là dedans. Et elle a un rythme de phrases en balancier. C’est-à-dire que je mets très peu de connecteurs syntaxiques : de « Parce que » de « Puisque » de « Car », d’articulation entre principale et subordonnée pour que le style fonctionne en balancier comme ça avec des virgules, des appositions. Et donc quand on la lit, on est dans un mouvement très doux. Et pour avoir les sonorités correspondant à ce mouvement il y a beaucoup de « M » de « N » des nasales qui ont des sons très doux. Et les liquides, c’est-à-dire les « L » et les « R » - le « L » étant pour moi la syllabe la plus féminine du français - le « L » est fabuleux ! Il a un son extrêmement léger. Et donc il y a beaucoup de « L » de « M » et de « N » chez Aoi. Et quand j’aurais des mots à choisir, je choisirai des mots qui ont ces syllabes là. Et on va essayer d’éviter les « Peu » « Teu » « Que ». Alors « Golgoth » c’est « Peu » « Teu » « Que » « Beu » « Deu » Gue ». Ca parait extraordinaire ce que je vous dis là, mais n’importe quel sculpteur, n’importe quel peintre ou n’importe quel musicien fait ça dans son art en particulier. Il travaille de la même façon. Sauf qu’en littérature, les gens pensent que lorsqu’on a véhiculé de l’information de sens c’est fini. Ca suffit. Moi je considère que ça ne suffit pas, parce qu’on fait passer énormément de choses par les sensations. Il ne suffit pas de véhiculer un sens, il faut considérer que les mots et les sons sont une matière. Et cette matière a une couleur. On ne me fera jamais avaler qu’un « I » c’est comme un « O » ou comme un « En ». Non ce n’est absolument pas le même son, ça ne véhicule absolument pas la même sensation. En français on a énormément de problèmes avec les adverbes : ils finissent tous par « En ». Il n’y a pas plus lourd et plus pesant que cette syllabe là. J’utilise les adverbes comme des ralentisseurs. Si je dis « Rapidement » c’est une catastrophe. « Rapidement » ça ne va pas vite, c’est un adverbe qui ne va pas vite. Alors que « Vite » oui ! Heureusement qu’on a « Vite ». Il y a la fricative, le « V » qui lance, qui a un effet de souffle. Et le « T » « Tac ! ». Ah oui « Vite » ça va vite. Et « Rapidement » je n’ai jamais vu un mot si lent que ça. C’est l’horreur ! Heureusement qu’on a « Lentement ». Les adverbes on va les utiliser pour ralentir la phrase mais jamais pour accélérer. Il faut trouver autre chose. Il faut jouer avec sa langue. Chaque langue à ses handicaps. Le français a très peu de modalisateurs. Il y a très peu de mots pour modaliser, pour moduler un sens. Quand vous demandez à des étrangers la spécificité du français, c’est que le français est extraordinairement précis. il y a beaucoup de mots. Vous pouvez toujours trouver le mot qui correspond à ce que vous voulez dire. Mais vous n’allez pas réussir à exprimer en modulant. En allemand on peut moduler. Il y a des petits mots qui modulent, qui donnent un peu plus ou un peu moins d’intensité. Et donc ils ont besoin de moins de vocabulaire. Nous comme on n’a pas de modulateurs, on a besoin d’un vocabulaire beaucoup plus ample. On ne va pas pouvoir dire que c’est un peu plus ceci ou un peu moins cela. Donc du coup il faut avaler du lexique. C’est riche. En même temps c’est pour ça que c’est la langue diplomatique le français car on a des nuances à pouvoir apporter grâce à ça.

 
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