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Rencontre avec Alain Damasio (9/13)

Mai 2006 à Lannion

dimanche 3 février 2008 , par myrdhynn

C’est le travail du rythme, le travail lié à la syntaxe : comment placer les virgules, comment placer les connecteurs syntaxiques de telle sorte que l’on génère tel ou tel rythme. Pour moi, il y avait une analogie complète entre l’écoulement du vent et celui de la phrase. L’aréodynamique du vent, c’est comme l’aréodynamique de la phrase.

Public : Et votre recherche est tellement réussie dans la horde qu’au bout de 5 ou dix pages on arrive à savoir à peu près de quel personnage il s’agit. Il n’y a pas besoin de se reporter à la couverture au début.

A. Damasio : J’espère que cela fonctionne, cela a été beaucoup de boulot et je pense que cela fonctionne à 80%, il y a encore des effets d’aimentation pour certains personnages qui se ressemblent encore trop, je trouve. Mais il me faudra, je ne me fais pas d’illusions, encore dix ou quinze ans pour arriver à une différenciation stylistique qui me permette d’endosser 8,9 personnages différents mais vraiment qu’on sente immédiatement que c’est distinct. Alors ... j’ai oublié la question. Pour le vent, pourquoi ces signes de vents : c’est, en fait, quand j’ai fait la horde, il y avait aussi une ambition stylistique qui était de dire : pour moi la phrase c’est un flux, c’est comme une rivière ou un ruisseau qui coule ; c’est donné par quoi, par le rythme de lecture on lit de gauche à droite donc par la lecture on génère un flux : on dévale un petit ruisseau et donc la grande question sur une phrase c’est qu’il y a tout le travail de matière, je vous en ai parlé, sur le phonème mais il y a un deuxième travail qui est encore plus compliqué et que je maîtrise beaucoup moins : c’est le travail du rythme, le travail lié à la syntaxe : comment placer les virgules, comment placer les connecteurs syntaxiques de telle sorte que l’on génère tel ou tel rythme, pas simplement tel ou tel son, ou telle ou telle couleur si vous voulez. Pour faire une métaphore avec la musique il y a le rythme et puis il y a la couleur du son comme on dit. La couleur du son, c’est le travail du phonème j’en ai parlé. Mais le rythme c’est la syntaxe c’est comment ton ruisseau coule, comment faire couler le ruisseau ? Alors il y a parfois une phrase où vous allez créer une vasque : il faut que cela ralentisse que cela tourbillonne un peu et puis que cela continue. Et vous allez jeter des rochers dans la phrase pour que le flux contourne. Vous allez créer une cascade, vous allez accélérer le flux, vous allez faire des rapides. Donc, toute cette façon de faire couler la phrase plus ou moins vite, de la bloquer, de la ralentir etc ... c’est précisément le travail de la syntaxe, de la pontuation. Et moi, je suis arrivé à un point où je me disais si on prend une phrase, comme certains l’ont fait - j’ai vu cela dans un magazine littéraire une fois, ils ont pris tous les débuts de ligne, ils ont enlevés tous les mots, ils n’ont gardé que la pontuation. Et puis ils font le début de la route des Flandres, le début de la recherche du temps perdu, bref le début de pas mal de grands livres en enlevant tous les mots en ne mettant que la pontuation et je vous jure qu’on recommence à sentir à quel auteur on a à faire uniquement en voyant où sont placées les virgules, les points et quelle espèce de partition cela crée dans la page blanche. Dans la route de Flandres, il y a quarante virgules à la suite, il n’y a pas de tirets longs, de points d’exclamation, de points. C’est des virgules, des virgules. Et voilà un rythme qui se met déjà en place, uniquement en regardant l’emplacement des virgules. Et, je me disais finalement, comme la phrase est un flux, si l’on enlève les grains de matière au milieu de ce flux et que l’on garde uniquement la ponctuation on a le vent, on a le rythme du vent : salve, turbule, rafale etc.. Pour moi, il y avait une analogie complète entre l’écoulement du vent et celui de la phrase. L’aréodynamique du vent, c’est comme l’aréodynamique de la phrase. Je dis plutôt hydrodynamique parce que la phrase est plus proche de l’eau que du vent mais malgré tout c’est quand même le même système. Je me disais voilà, je vais faire une analogie complète entre les deux. Mais au début dans la horde, ça devait être beaucoup plus développé que ça, c’est à dire que ce que l’on voit au chapitre trois à la fin ça devait être un gros délire : Sov devait apprendre le langage du vent et à la fin j’enlevais tous les mots, ç’aurait été complètement illisible. Mais je voulais arriver à un moment où je puisse enlever tous les mots et que l’on sente le rythme de la phrase. Mais cela impliquait que je passe 500 pages à expliquer au lecteur comment lire une phrase. Donc à un moment, tu fais un choix entre raconter une histoire et faire la théorie du langage. A mon avis, je vais retravailler celà dans mon troisième livre. J’adore cette vision uniquement de la pontuation et je me suis amusé à faire des pages entières avec uniquement des virgules. C’est comme une pluie : vous gardez la page vous enlevez tous les mots, vous gardez uniquement les virgules et les apostrophes : vous avez une pluie. Vous ne laissez que les points vous avez une sorte de neige. Il y a plein d’effets graphiques qui se créent uniquement avec la ponctuation. Je trouve que c’est beau parce que l’on sent ce mouvement, le mouvement de la phrase.

 
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