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Rencontre avec Alain Damasio (12/13)

Mai 2006 à Lannion

vendredi 7 novembre 2008 , par Philippe Gestin

Beaucoup de gens me demandent : mais vous vous identifiez à qui en particulier ? Moi, déjà, je suis « dans » tout le monde. Je m’identifie vraiment à tous. Si un personnage, je n’arrive pas à me mettre dedans, je préfère ne pas l’écrire.

Public : A propos d’autres adaptations, est-ce qu’il est prévu une adaptation en bande dessinée ?

Damasio : Oui, moi je le verrais bien en film d’animation. On a un contact avec une boîte qui travaille avec Canal Plus mais le ciné, c’est toujours très long. J’ai une adaptation en cours sur mon premier livre mais sur la Horde, non pas pour l’instant. J’en rêve, oui, mais plus en film d’animation peut-être. Je ne le vois pas trop dans un cadre réaliste. C’est compliqué, parce qu’en même temps, il y a un tel pas de géant entre un livre et un film, il y a une telle simplification dans un film. Il faut quand même dire les choses. Un livre c’est beaucoup plus riche et complet qu’un film où on a qu’une heure et demie, deux heures. Donc il faut généralement juste reprendre un des aspects et ce qui va se déployer dans le film va être très différent du livre. Et les grands films réussis à partir d’un livre sont des films qui ont totalement trahis le livre mais qui l’ont trahi de façon géniale. Un des exemples fabuleux, c’est Blade Runner. Je ne sais pas si vous avez lu la nouvelle, enfin le roman d’ailleurs, de K. Dick, qui est super intéressant mais pas du tout pour les mêmes raisons que le film est intéressant. Il y a toute une dimension mystique dans le livre Blade Runner qui n’est pas du tout traduite de la même façon dans le film. Et ce que Ridley Scott a récupéré et réussi à faire, c’est vraiment un chef d’œuvre. Et lui-même le disait, c’est vraiment un film en état de grâce et moi, je trouve que c’est vrai. Il n’a pas compris comment il a fait non plus, mais en tout cas c’est fabuleux. Et c’est une parfaite trahison mais une trahison extrêmement inspirée du livre. Donc, c’est ça, si on devait faire La Horde, c’est pareil, il ne faut pas hésiter à trahir le livre complètement, à simplifier. Par exemple, je pense qu’il est totalement impossible de faire vingt-trois personnages et de les porter comme dans le livre, c’est impossible. Il faut faire autrement. Il faut trouver une idée de cinéma qui soit aussi forte que l’idée du roman. Mais qui soit différente. Je ne crois pas à l’idée d’adaptation. On n’adapte rien, on refait complètement différemment, dans un autre art ce qui nous a touché dans le livre. Bonne chance à ceux qui tenteront car c’est difficile. Mais je le vois plus en film d’animation. J’adore Miyazaki, les gens comme ça. C’est fabuleux en terme d’imagination. Et ça porte plus l’imaginaire. L’image naturaliste, c’est difficile. Je voulais parler avec vous un peu plus des personnages. La Horde, c’est vingt-trois équipiers. Dans La Zone du Dehors, il y a des personnages très caractérisés, des personnalités très tranchées aussi.

Pérégrine : Est-ce qu’il y a eu des personnages que vous avez affectionnés plus que d’autres ? Est-ce que certains personnages ont été plus difficiles à faire vivre que d’autres ?

Damasio : C’est marrant, beaucoup de gens me demandent ça. Ils me demandent : mais vous vous identifiez à qui en particulier ? Moi, déjà, je suis « dans » tout le monde. Je m’identifie vraiment à tous. Si un personnage, je n’arrive pas à me mettre dedans, je préfère ne pas l’écrire. Et là, naturellement, sur La Horde, au début il y avait vingt-trois narrateurs, au final j’en utilise huit ou dix de façon assez récurrente. Pourquoi ? Parce que les treize autres, je n’arrive pas à les habiter suffisamment, je n’arrive pas à rentrer suffisamment dans leur rythme, dans leur façon de voir. Alors je préfère ne pas les trahir et ne pas en parler de l’intérieur. Il y a vraiment un problème d’immersion et de peuplement. C’est-à-dire qu’il y a une question toute simple : c’est par combien de personnages êtes-vous capable d’être peuplé quand vous écrivez ? Dans La Zone, j’étais capable d’être peuplé par trois ou quatre personnages maximum, là je suis monté à sept-huit. Alors, oui, j’adore Golgoth, Sov, j’adore Oroshi, j’adore Aoi, qui pour moi est l’un des plus beaux personnages du livre. Et surtout qui était pour moi un personnage très difficile à aller chercher car c’est un personnage très féminin et que La Zone est un livre très masculin. J’étais un peu « bœuf » jusqu’ici, je me féminise un peu, je deviens moins lourd. Mais j’ai quand même eu du mal à aller le chercher. J’ai réussi à utiliser des éléments de nostalgie, de fatigue, de douceur que j’avais, j’ai réussi à les faire monter à travers Aoi. Je suis fier d’avoir réussi ça, car ce n’était pas évident. J’ai dû aller chercher des parties de moi-même que je masquais jusque-là. Bon, j’adore Golgoth pour sa rage, j’adore Pietro aussi pour sa noblesse. Mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est que je les ai travaillés au départ vraiment comme un jeu de rôles. C’est-à-dire que j’ai fait des fiches personnages. J’avais cinquante pages de fiches personnages, en fait, où j’avais, pour chaque personnage, défini bien sûr leur physique mais leur origine également. Et surtout des choses beaucoup plus importantes pour moi, c’est-à-dire leur rapport au vent. Chaque personnage a un rapport différent au vent. Golgoth, pour lui, le vent, c’est un mur. Il fallait rentrer dedans, percuter, frapper. C’était une masse abrupte dans laquelle il fallait taper comme à la masse. Et puis Aoi, comme je l’ai dit, c’était quelque chose qui enveloppait, qui entourait. Il y en a d’autres pour qui le vent, c’était le grand « pollinisateur », c’était ce qui ensemençait le monde. Pour Steppe, par exemple, le botaniste, le vent, c’est la force « germinatrice ». Il y en avait d’autres, c’était une eau… il y avait plein de façons d’aborder comme ça le vent. J’avais défini ces rapports. Et surtout j’avais défini quel était le mode de perception dominant du personnage. Et ça, c’était super important. Par exemple, Sov et Silamphre dans la Horde sont les porteurs de l’audition, c’est-à-dire que ce sont de grands auditifs. Ils entendent d’abord le monde avant de le voir, de le toucher ou de le sentir. Et toutes leurs transcriptions, mais c’est valable pour tout le monde ici, vous êtes là à m’écouter – quand vous en avez marre vous me le dites car je peux parler des heures – et ici, il y en a qui vont retenir de cette soirée ma voix ou le son du micro. D’autres vont retenir la lumière, d’autres vont retenir une sorte de sensation, plus ou moins de fraîcheur, de chaleur ou de calme. La sensation de son corps sur la chaise, ou la fatigue parce que vous êtes fiévreux, parce que vous avez eu une grosse journée. Ou alors le flottement si vous avez bu. Chacun va avoir un mode de perception qui va dominer dans cette soirée. On va ressentir tous ici une soirée totalement différente parce que vous avez des modes de perception qui sont plus ou moins forts chez vous. Il y en a qui sont très visuels, il y en a qui sont très auditifs, etc. Et dans ma volonté de traduire la réalité dans toute sa richesse, je me suis dit : je vais faire une polyphonie et puis je vais déléguer à chaque personnage un des sens. Donc, à Sov et Silamphre, j’ai délégué l’audition. A Golgoth, j’ai délégué la sensation physique, de poids, de masse, d’affrontement. A Aoi, j’ai délégué la sensation de froid, de chaud et d’enveloppement. Pietro, je lui ai délégué entièrement tout ce qui est vision, tout ce qui est visuel, une perception des lignes… Donc, dès que vous arrivez sur Pietro, hop, une fenêtre s’ouvre et vous voyez les choses. Et ça vous aide à voir, parce que les autres ne parlent pas du tout de vision. Je suis assez peu visuel, il n’y a que Pietro qui vient porter des visions. J’ai travaillé comme ça et je trouve que ça aide beaucoup car, selon votre mode dominant à vous, quand vous arrivez sur Pietro, vous faites intérieurement et inconsciemment « ouf, enfin je vois quelque chose ». Et un autre qui est plus auditif, il arrive sur ça et dit : « Ah, enfin, j’entends quelque chose. » Et puis un autre : « Ah, enfin je sens quelque chose. » En passant d’un personnage à l’autre et en donnant une sensualité dominante, j’aide aussi le lecteur à mieux rentrer, à mieux pénétrer dans la sensation globale de la Horde. J’ai fait tout un boulot là-dessus et je trouve que ça, c’est réussi. ça fonctionne de façon invisible, je ne pense pas que les gens s’en rendent compte, mais ça rentre. Je suis très étonné notamment, dans les gens qui sont très visuels, qui disent : « J’ai plein d’images, j’ai plein d’images. » Mais je vous jure : vous relisez La Horde, il n’y a pas d’images, il n’y a rien, je ne suis pas un visuel du tout. Je suis même une truffe en visuel. Je ne suis pas capable de décrire un visage, je ne vois rien. De toutes façons, je suis myope à l’origine, je vois à peine les couleurs, les a-plats, etc. Et donc, il n’y a pas d’images stricto sensu. Mais les images, les gens se les construisent par l’olfaction par le toucher, par la sensation, par l’audition. Ils passent par un autre sens et à partir de là, ils construisent l’image. En plus, je crois que, dans notre société où on est saturés d’images, il suffit de dire très peu de choses pour que les gens en forment et en construisent. Je délaisse ce côté-là, je trouve que ce n’est plus la peine. On n’est pas comme au XIXe où il y avait la photo démarrait tout juste, où il n’y avait même pas l’audiovisuel. On est dans une société où on a tellement de visions qu’on n’a pas besoin de se fatiguer à en définir pour les gens.

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