Le club des cinq sur Mars

dimanche 2 décembre 2007 , par slabbe

Projet Mars d’Andreas Eschbach, un roman sous-estimé.

Comme on a dit beaucoup de mal de ce petit roman d’Escbach, je vais en dire du bien. J’ai lu notamment un article imbécile qui prétendait que le roman étant un mauvais roman pour adulte, il pouvait à la rigueur passer pour un bon roman pour adolescent ! Qu’une chose soit dite : un bon roman est un bon roman ! et L’Île au trésor ou Tom Sawyer font partie du patrimoine littéraire mondial au même titre que Balzac au Faulkner. Cette mise au point faite, qu’en est-il de notre roman ? Escbach gentiment modeste nous disait qu’il avait voulu, rédigeant Projet Mars « envoyer le Club des cinq sur Mars. »

Ce qu’il fait non sans quelques clins d’œil puisqu’on reconnaît derrière ses personnages les comparses d’Enid Blyton, l’un d’eux Ronny déteste son prénom Ronald tout comme la « Georgina » (Claudine) de Blyton se faisait appeler George (Claude en français). Les personnalités des adolescents sont vaguement calquées sur celles du quatuor de Blyton et le schéma narratif global de l’œuvre aurait pu convenir à la romancière anglaise puisque son thème de prédilection l’affrontement des enfants contre un groupe d’adultes malveillants s’y trouve réactivé.

On n’imagine mal une aventure du club des cinq rédigée à la manière de Joyce ni même avec la complexité narrative que notre auteur met en place avec brio dans Des Milliards de tapis de cheveux. C’est à une intrigue parfaitement linéaire que le lecteur est confronté, quelque chose de sans surprise donc ! avec une tension dramatique croissante, des rebondissements et un final en apothéose. Est-ce parce qu’un roman est classique dans sa forme qu’il est blâmable ? Non évidemment, à condition qu’il soit bien fait et c’est le cas.

Eschbach nous fait croire à son microcosme martien, la petite colonie terrienne qui compte deux cents membres a ses rites, ses inquiétudes, ses clans et son histoire. Il y a les colons de la première génération qui ont une véritable affection pour l’univers de la planète rouge et les administrateurs qui subissent leur séjour espérant une promotion qui les enverrait loin de là. On veille à l’entretien de la station, on lutte contre la poussière qui, balayée par les tempêtes martiennes envahit tout, on est confronté aux problèmes engendrés par la faiblesse de la force gravitationnelle, bref en un mot l’illusion réaliste est totale.

Il en est du roman comme du karaté, ce sont les exercices de style les plus simples qui révèlent la maîtrise du postulant : rien à redire ici quant à la construction dramatique, Eschbach dose savamment les éléments de suspens en un moment de crise qui va crescendo. Les autorités terriennes, avec la complicité de l’administrateur (Pigrato) ont décidé la fermeture de la colonie martienne au grand désespoir des colons de la première génération et du quatuor de héros, la logique marchande s’oppose au goût de l’aventure et au rêve de la "nouvelle frontière". Eschbach exploite le thème du cynisme capitaliste et politique sans concession et ce roman jugé mineur pourrait en dire finalement plus qu’il n’y paraît.

Un mot sur les personnages pour terminer : à l’inverse de son modèle Eschbach ne nous présente pas des caricatures d’enfants moulés dans une vision d’adulte bien pensant. Ses adolescents sont crédibles nourrissent des rêves d’adolescents ainsi qu’un sens de l’idéal justifié. Le personnage le plus réussi est celui d’Ellyn (l’Annie de Blyton), authentique martienne, victime d’une sorte de mutation qui fait qu’elle ne peut vivre ailleurs, elle vit en osmose avec son univers et pressent qu’il a une histoire dont les colons ignorent tout. Viscéralement attachée à sa planète, c’est autour de son personnage que se livrent les combats les plus féroces, c’est d’elle que viendra la révélation de « plus grand mystère de l’univers » (titre du dernier chapitre).

La sympathie de l’auteur pour son personnage éclate dans de beaux passages lyriques notamment lorsque la jeune fille se retire pour contempler la beauté des paysages martiens : « Dès qu’elle s’asseyait ici, dès qu’elle fermait les paupières, elle sentait cependant au plus profond de son âme que Mars n’avait pas livré tous ses secrets. Comment communiquer une telle intuition ? L’impalpable ne se déballe pas sur une table ni sous la lunette d’un microscope. Aussi n’avait-il aucune valeur aux yeux de ses semblables. Le soleil rougeoyant sombrait à l’horizon. Les ombres diffuses se firent plus opaques, plus filiformes, jusqu’à suggérer de longs doigts avides prêts à happer l’immensité désertique. Le ciel s’obscurcit. Voûte d’un noir de jais et dépourvue d’étoiles, sur laquelle luisait faiblement Phobos. » On retrouve ici une certaine poésie qui caractérise le style d’Escbach et prouve que la SF peut renouer avec la tradition de Bradburry dont l’exigence stylistique a donné au genre ses lettres de noblesse. Bel hommage donc d’Eschbach au club des Cinq, mais il est certain que l’élève dépasse le maître et aux grincheux qui déplorent ce roman, on a envie de dire « apprenez à lire ! »

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