Transcription

Rencontre avec Laurent Genefort (1/6)

Avril 2012 à Lannion

mardi 3 septembre 2013 , par Association Pérégrine

Le 26 avril 2012, Pérégrine recevait Laurent Genefort pour parler de l’ensemble de son œuvre, de ses goûts et de son point de vue sur la science-fiction. Non seulement Laurent a été un invité loquace et extrêmement intéressant, comme il l’est toujours, mais il a en plus eu l’amabilité de consacrer encore de son temps à relire et corriger cette transcription. Qu’il en soit infiniment remercié.

La soirée débutait donc ainsi...

Christophe : Bonsoir. Bienvenue à cette onzième rencontre organisée par l’association Pérégrine. Cela fait six ans maintenant que l’on organise des rencontres ; on parle aussi de cinéma, littérature, bande dessinée et jeu vidéo. Ce soir nous avons le plaisir de recevoir Laurent Genefort.

Laurent Genefort : Bonjour.

Christophe : L’an passé nous l’avions déjà reçu pour une soirée débat au planétarium sur le thème de l’exobiologie. Ce soir il nous fait le plaisir de revenir pour nous parler un peu plus de lui et de son œuvre. Que dire de Laurent ? Il est tombé très tôt dans le monde de la SF ; il est l’auteur de fanzines et s’est lancé dans l’écriture à 19 ans je crois.

Laurent Genefort : En gros, oui.

Christophe : Il est aujourd’hui l’auteur de plus de quarante romans, 42 si je ne m’abuse.

Laurent Genefort : Je ne sais pas le nombre exact, mais c’est bien possible.

Pérégrine : Il a également participé à l’élaboration d’un jeu vidéo, From Dust, sorti en 2011. Voilà, je vous laisse entre les mains de Thorsten et Olivier.

Thorsten : On va commencer un peu fort. Vivez-vous de votre plume ?

Laurent Genefort : Oui. La plume n’étant pas forcément celle exclusive de romancier ; en tant que scénariste, directeur de collection intermittent, traducteur un temps, et auteur, oui, j’arrive à joindre les deux bouts.

Olivier : Pourquoi et comment êtes-vous devenu écrivain (de science-fiction) ?

Laurent Genefort : En en lisant, tout simplement, et en en regardant au cinéma. C’est le plaisir de prolonger l’expérience de lecture qui m’a poussé à écrire. Je ne me suis jamais dit : « je serai romancier de SF quand je serai grand ». Je savais que je ferais quelque chose en relation à la SF. Cela a été l’écriture parce qu’il n’y a pas de formation ; il ne faut pas être spécialement doué en quoi que ce soit. Bref, c’est venu un peu par défaut !

Thorsten : Et la fantasy ?

Laurent Genefort : À l’époque, aucune collection dédiée à la fantasy n’existait : Elric le Nécromancien de Moorcock, le Cycle des Épées de Leiber, tout ça paraissait dans les collections de SF. Ceux qui en lisaient lisaient donc de la fantasy. D’ailleurs, séparer les deux pour la génération des quadragénaires et plus, ça ne veut rien dire parce qu’on a tous lu de la fantasy. Je me suis abreuvé à Asimov, à Vinge, à Benford, Wul, Silverberg, Farmer, Sturgeon, Heinlein, etc., de la même manière que je me suis abreuvé à Robert Howard, Tolkien, Moorcock, Leiber, etc., les pionniers de la fantasy. Tout faisait partie de la même culture.

Olivier : Est-ce que vous faites une différence entre l’écriture SF et l’écriture fantasy ?

Laurent Genefort : L’exercice est un peu différent en effet.

Olivier : Chez vous la fantasy semble plus être pour les adolescents, les jeunes adultes, et la SF peut-être un peu plus pour les « grands adultes ».

Laurent Genefort : Le point commun est de créer des univers. Dans la SF on est tenu, même un minimum, de justifier l’élément conjectural. Mais il y a un gros point commun entre la SF et la fantasy, même si cela ne saute pas forcément aux yeux, c’est le fait de créer un monde à partir de rien. Peut-être est-ce là que réside l’essence du merveilleux. On n’est pas dans la réplication de notre monde, contrairement à la littérature blanche ou au fantastique par exemple, où l’on part du monde réel. C’est pour ça que ça ne m’a jamais posé de problème de passer de la SF à la fantasy, alors que je n’œuvre pas dans le fantastique, que j’apprécie pourtant. C’est peut-être lié au type de SF que je fais, où je crée des mondes complexes avec des bases physiques, géologiques, des faunes et des flores qui doivent se tenir, avec un point de vue « hard science » (avec de gros guillemets car je n’ai pas le niveau scientifique requis, mais en tout cas quelque chose qui tienne la route à la première lecture). Sans compter l’aspect ethnologique. La fantasy est un genre extrêmement narratif. Cela évoluera peut-être vers quelque chose de différent, mais pour le moment, c’est un genre où le message est contenu dans la narration elle-même. En SF, non. Dans son processus créatif, il y a plus de couches… pour moi en tout cas, je ne vais pas généraliser au genre tout entier.

Olivier : Omale est assez complexe, oui. Ça se passe sur des centaines, voire des milliers d’années.

Laurent Genefort : Oui, sur deux mille ans. Il s’agit d’une sphère de Dyson, une grosse coquille qui entoure un soleil, qui a une Unité Astronomique de rayon et qui tourne sur elle-même, ce qui induit une gravité artificielle. L’intérieur comporte un « glaçage » d’atmosphère, et un substrat afin de permettre à des écosphères d’y prospérer. L’Humanité s’est retrouvée piégée à la surface de cet artefact de dimensions astronomiques, et elle se retrouve à vivre dans cet univers artificiel avec une multitude d’autres espèces conscientes qui viennent probablement de toute la galaxie. L’Humanité va devoir vivre avec autrui. Ici, la confrontation avec des extraterrestres s’étend sur des siècles, sur des milliers d’années. C’est ce qui est bien avec le space opera : dans l’opéra, par définition, tout est un peu exagéré. L’essence du space opera est là : dans la magnification des mesures comme des enjeux.

Thorsten : On va revenir sur Omale tout à l’heure. Vous avez nommé quelques auteurs qui vous avaient influencé. Quels sont vos auteurs de référence ? On a spécialement pensé à Wul, parce qu’on vous a souvent comparé à lui.

Laurent Genefort : C’est très flatteur, parce que c’est l’un des tout meilleurs. Ce qui est bien avec la SF c’est que contrairement à d’autres littératures, comme le fantastique, où il y a des auteurs qui écrasent un peu tout je trouve (à coté de King, on n’a longtemps guère entendu parler d’autres auteurs), la SF est beaucoup plus distribuée. Quand on dit à un fan de SF de citer ses auteurs préférés, il va en citer d’emblée une bonne vingtaine. Car à l’intérieur de la SF, il y a des genres tellement différents, entre le space opera, l’uchronie, la hard-science, la fiction spéculative… qui sont parfois très éloignés les uns des autres. À l’intérieur de ces genres-là, il y a des auteurs qui comptent, si bien qu’au final on a plein d’auteurs. Par exemple, un auteur comme Bruce Sterling, qui est un auteur de cyberpunk tiré vers la fiction spéculative…

Olivier : C’est même l’inventeur non ?

Laurent Genefort : Je dirais plutôt qu’il l’a théorisé, et magnifiquement. L’inventeur du cyberpunk est Gibson. Mais ce sont des auteurs qui ont structuré le genre. Des auteurs comme Walter John Williams, qui l’ont injecté dans d’autres genres, notamment le space opera, peuvent difficilement être mis sur le même plan qu’un auteur qui fait du Star Wars, de la science-fantasy. Mais je pourrais vous citer plein d’auteurs qui correspondent à des genres que j’aime, et dans la SF j’aime tous les genres. J’aime bien l’uchronie, j’aime bien la fiction spéculative, les bouquins plus intimistes aussi. Alors effectivement il y a les classiques. Il y a Heinlein, Sturgeon, Bradbury, Simak, Farmer, Aldiss, Harrison, Pohl, Matheson… il y a des auteurs de l’Âge d’or. C’est vrai que les auteurs d’avant cette époque font maintenant vraiment primitifs ; j’ai un peu plus de mal à les lire. Sauf les auteurs français comme J.H. Rosny Aîné ou Maurice Renard, les auteurs du début du siècle, où la prose est magnifique ; et H.G. Wells en Angleterre, bien sûr. Hormis ceux-là, pour moi la SF commence globalement à l’Âge d’or, en tout cas pour mes auteurs de jeunesse. Donc je pense à Heinlein que j’ai adoré, et qui est hélas presque inconnu aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’a quasiment pas, contrairement à d’autres auteurs de l’époque, été adapté au cinéma américain, lequel rend en général assez peu hommage à ses auteurs nationaux. Le seul truc que je connaisse qui ait été adapté est Starship Troopers, de Verhoeven, et qui était une version parodique et n’avait pas grand-chose à voir avec l’œuvre de Heinlein (en français : Étoiles, garde à vous, qui était un super titre).

J’aime bien cette période-là, des années cinquante américaines, parce qu’il y avait une économie de style qui a disparu. Un style concis, où les idées étaient énoncées de façon très claire. Cela vient du fait que ces auteurs venaient de la nouvelle. Ils avaient fait leurs classes dans les pulps et les magazines, étaient habitués à faire court, percutant. Ils avaient un savoir-faire extraordinaire. Ce savoir-faire s’était développé sur le tas : il n’y avait pas d’atelier d’écriture à l’époque, ni de traitement de texte permettant d’allonger la sauce, l’écriture n’était pas standardisée. C’étaient des personnalités très fortes. Il y a aussi Philip K. Dick. On ne veut se rappeler que du Dick mystique et quasiment psychotique de la fin, alors qu’il a été un des derniers auteurs de l’Âge d’or. Il a écrit des nouvelles extraordinaires. On a tendance a oublier qu’il a été un très grand auteur classique… mais je pourrais en parler des heures.

Laurent Genefort

Olivier : À l’heure actuelle, vous lisez quoi ?

Laurent Genefort : Un petit peu de tout. Je suis sur Zendegi, le dernier Greg Egan qui vient de sortir. C’est un bouquin un peu à part dans sa production, puisque Egan est un auteur de « hard-hard-science ». On est vraiment là dans la stratosphère de la spéculation scientifique. Alors, quasiment tout est bon ; s’il n’est pas un romancier exceptionnel, il est un fabuleux nouvelliste. Vous pouvez aller sur le Net et lire une poignée de nouvelles qui ont été mises gracieusement en ligne par le site quarante-deux.org ; elles vous donneront un bon aperçu de cet auteur. Personnellement, même si je n’aime guère hiérarchiser, je trouve que c’est le meilleur auteur vivant de SF. En tout cas, celui qui a été le plus loin dans les développements d’idées délirantes et géniales. Depuis plusieurs années il est étudié dans les facultés de philosophie et de science. C’est un auteur qui a déjà une vingtaine d’années de textes derrière lui, mais c’est toujours aussi génial. Allez voir les trois recueils de nouvelles qui sont parus au Bélial’ ; Axiomatique, Radieux, et Océanique (qui sont les titres des trois nouvelles phares). Le gars est bardé de prix, mais c’est un auteur australien qui tient à sa vie privée, alors il ne va jamais chercher ses prix. Les conventions apparemment l’embêtent. Il n’est pas connu en tant que personne, je crois qu’on ne sait même pas à quoi il ressemble.

Donc, Zendegi : Egan a fait un voyage en Iran il y a quelques années, en 2008 je crois ou 2009, et il a écrit un roman dans la foulée qui se passe dans l’Iran de 2027. Ça me fait penser au Fleuve des Dieux de Ian McDonald, un autre bouquin que j’ai lu récemment, qui a été primé au Hugo et tous les gros prix, qui se passe dans l’Inde de l’an 2047 je crois. Son portrait de l’Inde est extraordinaire. Allez-y, foncez, c’est un des grands bouquins de SF de ces dernières années. En plus McDonald est un auteur écossais qui a un style éblouissant. Il est très connu dans le monde anglo-saxon, mais trop peu en France. Il avait commencé par un bouquin qui s’appelait Desolation road, paru en Ailleurs et Demain, qui a été réédité au Livre de Poche, mais il y a longtemps, dans les années 80. Ça fait partie des dix bouquins de mon panthéon personnel. Une sorte de Cent ans de solitude, de García Márquez, de la SF. C’est-à-dire un bouquin baroque qui se passe sur cent ans ou mille ans, sur Mars. C’est la vie d’une ville martienne pendant plusieurs siècles ; c’est foisonnant, il y a des twists en pagaille. Fabuleux.

Thorsten : Parlons un peu de vos propres livres. Est-ce qu’ils ont été traduits dans d’autres langues ?

Laurent Genefort : J’ai eu quelques nouvelles traduites en grec et dans quelques pays de l’Est. Le seul texte qui a dû sortir aux États-Unis était une nouvelle que j’avais faite sur Jules Verne et Wells. Il s’intitulait Le Véritable voyage de Barbicane ; j’imaginais que Verne n’était pas un romancier mais un chroniqueur scientifique ; tous les voyages extraordinaires qu’il a relaté se sont vraiment passés, dont le voyage autour de la Lune. Dans le bouquin original, il en font le tour après l’avoir manquée, déviés par une comète ; ils font une ou deux révolutions autour de la Lune et reviennent sur Terre. Normalement ils devaient alunir et produire une sorte de flash pour montrer qu’ils y étaient. Dans ma nouvelle, ils ont vraiment été sur la Lune, et y ont rencontré les sélénites du roman de Herbert George Wells. L’idée de la nouvelle était de faire le pont entre l’anticipation vernienne et la vraie science-fiction spéculative à la H.G. Wells. Ma nouvelle a été traduite en anglais et en allemand.

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