Transcription

Rencontre avec Laurent Genefort (3/6)

Avril 2012 à Lannion

mardi 3 septembre 2013 , par Association Pérégrine

Laurent Genefort

Olivier : Passons à l’écriture. Est-ce que, quand vous écrivez, il y a un plan précis, ou est-ce une idée qui se développe d’elle-même ? Y a-t-il un début et une fin déjà de prévu…

Laurent Genefort : Ce que je dis souvent, c’est que je sais où je vais (un peu comme un phare), mais pas toujours par quel chemin. Au début je faisais des plans, mais je ne m’y tenais jamais ; je musardais. Je travaillais à l’idée ; j’avais une idée et celle-ci en générait une autre, etc. Le plaisir est important, aussi. Je ne pourrais pas écrire à la Flaubert, dans la souffrance. Il faut que je m’amuse en même temps que j’écris, sinon ça ne fonctionne pas. D’ailleurs les bouquins qui ont le mieux marché, Les Chasseurs de sève ou La Mécanique du Talion, sont des bouquins que je me suis beaucoup amusé à écrire.

Olivier : Justement, pour être carré, tenez-vous une bible où vous notez les choses systématiquement pour éviter d’avoir à relire le texte ?

Laurent Genefort : Je consigne des extraits, des noms, des schémas, etc., dans des carnets de notes que j’utilise ensuite. Pour Omale, j’utilise le site web omale.fr qui me sert de base de données, notamment le lexique. Il y a trois espèces, les Humains, les Chiles et les Hodgqins qui se partagent le coin local que j’explore dans les romans. Local mais qui fait six mille fois la surface de la Terre. Les deux espèces Chiles et Hodgqins ont évidemment un langage à elles que j’ai dû créer, donc il y a des néologismes liés aux deux langages. Ça structure en même temps leur physiologie, leurs mythes, toutes les couches de réalité qui s’attachent à leurs civilisations.

Thorsten : Pour revenir sur le fait d’écrire, est-ce que vous avez des moments privilégiés, ou un coin où vous préférez écrire ?

Laurent Genefort : Je suis un pantouflard. J’arrive quand même à écrire partout, mais comme je voyage assez peu, j’ai mon bureau dont je ne sors pas en général. Je suis bien devant mon ordinateur, un geek pur jus… Au niveau des horaires, au début, j’écrivais plutôt la nuit pour être tranquille. Quand ma compagne m’a dit « maintenant, tu choisis », j’ai choisi ma copine. Du coup je suis redevenu un auteur diurne, sans que ça change grand-chose, finalement. J’ai peut-être moins l’écriture automatique que j’ai pu avoir à une époque, sur Les Chasseurs de sève par exemple que j’ai écrit de nuit quasiment dans un état second. Mais je n’ai pas l’impression que ça ait vraiment bouleversé les choses. C’était une époque bizarre parce que j’étais encore étudiant ; je suis allé jusqu’au bout du cursus de Lettres, donc je suis resté étudiant très tard, jusqu’en 1997. J’écrivais en même temps ; je faisais des études le jour et l’écriture la nuit. L’écriture m’a permis de m’émanciper et de pouvoir m’installer en appartement alors que j’étais encore étudiant. Donc merci Fleuve Noir, puisque c’était mon éditeur de l’époque !

Une aventure d'Alaet

Olivier : Vos romans ne s’adressent pas systématiquement au même type de population. Il y a des romans plutôt pour la jeunesse, des romans un peu plus adultes. Est-ce que vous adaptez votre écriture en fonction du public visé, ou bien il n’y a pas du tout de public visé ?

Laurent Genefort : Il faut que ça me plaise. Je n’ai écrit qu’une seule série pour la jeunesse qui s’appelle « Les aventures d’Alet », parues entre 2000 et 2004 dans une maison d’édition qui a été créée par ma compagne. C’est elle qui m’a demandé d’écrire une série jeunesse pour elle. Ça ne me tentait pas trop, et elle m’a dit : tu as déjà écrit deux romans sur un voleur à mi-chemin entre le Souricier gris du Cycle des Épées de Leiber et le voleur de Bagdad. Un personnage vivant dans un monde un peu à la Cugel, avec de la magie, des sorciers partout… Et ce personnage d’Alet, un petit voleur malin comme un singe. C’est sa particularité presque, une sorte d’anti-Harry Potter. Il n’a pas de pouvoir, il n’a pas de muscle, ce n’est pas un Conan, il ne peut compter que sur son culot et sa débrouillardise. Il est plutôt le genre à aller piquer dans la bourse de Conan pendant que ce dernier est en train de trucider le monstre. C’est un personnage un petit peu mesquin, bon bretteur quand même, mais qui ne prend pas trop de risques. J’avais donc rajeuni ce personnage-là pour en faire une série jeunesse.

Thorsten : Pour vous, le plus important est de décrire un monde, les personnages ou l’histoire ? Parce que vous avez avec Omale et le monde d’Alaet, Wethrïn, deux mondes extrêmement complexes.

Laurent Genefort : Je dirais le monde d’abord, mais l’histoire est indispensable. En arrivant chez Fleuve Noir, on m’a dit : « Nous, ce qu’on veut que vous livriez c’est une histoire. À l’intérieur vous faites ce que vous voulez, vous avez toute latitude, mais on veut une histoire ». On leur rendait une histoire et on avait la paix, c’était génial. Et donc j’ai gardé ce goût, et même du goût personnel ; moi quand j’ouvre un bouquin, je veux qu’il y ait une progression dramatique. Je ne veux pas me retrouver à la fin du livre comme au début. Ce n’est pas absolu parce qu’il y a des bouquins qui n’ont pas d’histoire et qui sont extraordinaires quand même, mais pour ce qui me concerne, je veux livrer au lecteur une histoire. Je ne dis pas que j’ai raison, mais c’est ma démarche, et puis c’est ma culture. Je suis d’une école globalement américaine on peut dire avec les classiques de la SF et que ce soit Vance ou Dick, ils faisaient des histoires. Mais encore une fois, il n’y a pas vraiment de règles. Finalement chacun fait en fonction de ses moyens et puis de ses goûts.

Olivier : C’est peut-être pour ça que vous ne cédez pas aux sirènes de ces séries à dix, quinze, vingt, cinquante, soixante-quinze volumes ?

Laurent Genefort : C’est un peu en réaction à ces suites que j’ai créé mon univers. Parce que le format roman Fleuve Noir c’est deux cents pages. Pour créer un monde, c’est limité. Or, je veux créer un univers entier et cohérent, qui possède une histoire interne, où l’on puisse rebondir d’un roman à l’autre, où l’on puisse faire évoluer un thème de l’un à l’autre. Mais en même temps j’étais rebuté par les décalogies qui sortaient à l’époque, surtout en fantasy, où le lecteur se retrouvait paumé parce qu’il n’avait pas lu les vingt-trois tomes précédents. C’était l’époque où Jacques Goimard faisait publier des décalogies de ce que l’on appelait la fantasy commerciale ; cela m’a dégoûté de la fantasy au début des années 90. Quand on achète un des mes bouquins, on a une histoire, pas un bout d’histoire. Tout mon boulot d’écrivain dans la longueur a été à la fois d’offrir un grand univers pour ceux qui aiment les méta-histoires, et une histoire claire et complète pour le néophyte. J’ai toujours eu ce souci de combiner les deux avantages. Vous aurez très rarement des trilogies ou des diptyques chez moi — ça m’est arrivé une ou deux fois, tout le reste ce sont des romans qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Les Ères de Wethrïn (volume 2)

Thorsten : Quand on regarde par exemple le monde d’Omale, on trouve aussi plein de nouvelles. Est-ce que vous écrivez volontiers des nouvelles et en quoi diffère le travail sur une nouvelle d’un roman de quatre cents pages ?

Laurent Genefort : C’est très très différent. Je suis très mauvais en nouvelles, je l’avoue humblement.

Thorsten : Mais vous en avez quand même pas mal…

Laurent Genefort : Pas tant que ça. J’ai dû en écrire vingt-cinq, ce n’est pas beaucoup. J’ai publié plus de romans que de nouvelles ; ça devrait être l’inverse. Je ne suis pas à l’aise, justement parce que je suis un créateur de mondes ; dans les nouvelles on n’a pas le temps, et ce n’est pas le but. La nouvelle doit être le plus décharnée possible. Moi j’aime bien au contraire emmitoufler mes histoires dans plein de couches. Ce qu’on ne peut évidemment pas faire en nouvelle. Alors ce n’est pas mon format privilégié. Pour Omale, les nouvelles ont une signification particulière. Elles me permettent de digresser tranquillement, et de traiter d’un thème trop spécifique pour en faire un roman tout entier, mais qui vaut le coup d’être développé.

Une des dernières nouvelles était Rempart, qui tranchait complètement avec ce que j’avais fait ; là j’avais pris un grand plaisir parce que j’avançais à l’aveugle. Même l’écriture était différente par rapport à avant.

Olivier : Une dernière question avant de passer à ce qu’il y a dans les romans. Est-ce que vous fréquentez d’autres auteurs de SF ? Dans les salons, les rencontres, etc. Avez-vous des liens avec des auteurs étrangers par exemple ?

Laurent Genefort : J’ai des liens avec les auteurs français parce que c’est un petit monde. Et puis je trouve que le monde de la SF est plutôt sympa. Je n’ai jamais rencontré d’auteurs imbuvables, sincèrement. Vous avez dû en croiser deux ou trois ; Bordage, Wagner… Généralement ce sont des puits de science, on peut parler de fan à fan. En plus ils ont un certain esprit de corps, dans le bon sens du terme. On s’entend bien quand on se voit. Et les auteurs étrangers, j’en connais un petit peu, on se dit bonjour, on sympathise le temps d’une soirée quand on se retrouve ensemble, mais je ne corresponds pas avec eux. Mes connaissances d’anglais sont plutôt livresques, en conversation je suis assez mal à l’aise. Je le comprends, mais j’ai un peu de mal à le parler et j’ai un peu honte d’infliger à des auteurs étrangers mon anglais catastrophique. Par contre j’aime bien me faire prendre en photo à côté d’eux, en gros fan que je suis resté. Dernièrement, je me suis pris comme ça avec Ian McDonald, alors je n’étais pas peu fier.

Thorsten : Vous avez déjà travaillé avec d’autres auteurs sur une œuvre ?

Laurent Genefort : Cela m’est arrivé une fois, avec un autre auteur du Fleuve Noir. Ça a été calamiteux. Le bouquin était exécrable. On l’a rendu quand même, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, il était programmé. Le directeur de collection l’a lu, et il a dit « non, vaut mieux pas ».

(rires)

Laurent Genefort : Et il avait raison. Suite à cela je suis passé au travers des gouttes, moi qui de surcroît n’avais pas publié beaucoup de textes. Le directeur, Philippe Hupp, m’a quand même gardé, mais l’autre non. Très mauvais plan pour tout le monde, donc, plus jamais merci.

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