Transcription

Rencontre avec Laurent Genefort (4/6)

Avril 2012 à Lannion

mercredi 4 septembre 2013 , par Association Pérégrine

Laurent Genefort

Olivier : On va passer aux romans — les vôtres. Principalement, il y a le monde des Vangk. Et Wethrïn.

Laurent Genefort : Oui, Wethrïn c’est en fantasy, les Vangk en SF.

Olivier : Saura-t-on un jour ce que sont les Vangk ?

Laurent Genefort : Vous saurez un jour… sûrement… mais il faut tous les lire !

Olivier : Il y en a qu’on ne trouve plus.

Laurent Genefort : C’est vrai mais grâce au livre électronique, vous les trouverez pour peu cher je pense… Grâce aussi aux éditions Critic qui ont entrepris de rééditer la plupart de mes vieux Anticipation. Pour re-situer pour le public, les Vangk sont une espèce alien mystérieuse disparue il y a cent mille ans, en laissant des passages dans toute la Galaxie, dont une dans notre système solaire. On ne sait pas trop pourquoi on les appelle les Vangk. Bon, moi je sais, c’est parce que… mais je ne vous le dirai pas. Bref, il s’agit d’un réseau de trous de ver — un peu l’équivalent de la porte des étoiles de Stargate, sauf que je l’ai fait avant, je précise ! — qu’on ne trouve qu’en orbite, non sur les planètes. Il faut y aller en vaisseau, et par conséquent avoir atteint un « stade spatial » pour y avoir accès. Ces trous de ver permettent de shunter l’espace-temps, ça met à la portée de l’humanité vingt-cinq mille mondes ; pas forcément des planètes d’ailleurs parce que ça peut aussi ouvrir sur une géante gazeuse, un trou noir, un peu n’importe quoi mais présentant un intérêt géographique. L’humanité a découvert ça quelque part entre le vingt-et-unième et le trentième siècle, au large de Saturne, et à partir de cette porte-là ils ont essaimé dans toute la Voie Lactée. En tout cas dans le bras de Persée.

Il y a un lien entre le cycle des Vangk et le cycle d’Omale, puisque les humains arrivent sur Omale via une porte de Vangk. Tout est lié. On ne sait pas pourquoi ils ont mis ça à la disposition des humains, pourquoi est-ce que les planètes mises à disposition des humains ne sont pas habitées par d’autres espèces intelligentes. Il n’y a pas d’autres espèces intelligentes comme il y a sur Omale. L’humanité est toute seule ; elle devient une espèce interstellaire ; dans les romans de Vangk, il n’y a pas d’extraterrestres, ce sont des histoires purement humaines.

Omale

Thorsten : Omale est vraiment très très grand, et pour l’instant on connaît seulement trois espèces, trois « rehs ». Plus une quatrième qui vit uniquement dans l’espace. Est-ce que d’autres espèces vont arriver ou pas ?

Laurent Genefort : Oui. Dès le quatrième roman que je suis en train d’écrire. J’ai déjà indiqué dans les romans précédents qu’il existait d’autres Grand’Aires, c’est-à-dire les cuvettes atmosphérisées qui se trouvent le long de l’équateur de cette sphère. Il y a une zone qui fait à peu près six mille fois la surface de la Terre qui est recouverte d’atmosphère et abrite de la vie, dont les Humains, les Chiles et les Hodgqins. Mais il y a d’autres Grand’Aires, d’autres zones dont l’air n’a pas tout à fait la même composition. Évidemment il faut que l’atmosphère soit compatible avec la forme de vie qu’elle accueille. Donc pour l’humanité, ça fonctionne ; il y a à peu près le même taux d’azote, d’oxygène, mais on peut imaginer que les autres Grand’Aires ont été conçues pour des espèces respirant d’autres gaz. L’humanité se retrouve avec les Hodgqins et les Chiles uniquement parce qu’il respirent le même air (ou qu’ils sont à peu près compatibles) parce qu’en fait, les formes de vie ont une tolérance en terme de pourcentage de gaz ; on peut supporter quelques pourcents d’oxygène en plus ou en moins. Donc on est à peu près dans des espèces de compromis biologiques.

Olivier : Beaucoup de vos intrigues, notamment dans Omale, mais aussi dans Une porte sur l’éther par exemple, se passent autour des superstitions, des croyances, des religions notamment. On sent des attaques assez importantes à certains moments. Est-ce que vous pensez, comme ça se passe dans Omale, que l’humanité séparée de ses racines terrestres les oubliera ?

Laurent Genefort : Je pense surtout que les croyances s’adaptent au milieu dans lequel elles se trouvent. Par exemple, un dogme va péricliter quand les moyens d’investiguer le réel permettent de contredire sans appel le dogme en question (à condition bien sûr que le discours scientifique ne soit pas réprimé, ce qui est une des armes de toute théocratie). Après il peut rester la partie métaphysique du dogme, comme dans le catholicisme, mais la partie métaphysique seulement. Il n’y a que les Témoins de Jéhovah et autres fondamentalistes qui croient encore que la Terre a été créée en six jours pour de vrai. Cette assertion contredit tellement nos moyens d’investiguer le réel, avec un simple microscope et deux sous de jugeote… des connaissances de CM2 battent en brèche ces dogmes-là. Effectivement il y a toujours un petit groupe de personnes qui envers et contre tout penseront le contraire. Mais prenez par exemple le catholicisme. La Genèse se comprend de façon symbolique pour les catholiques d’aujourd’hui, jusqu’au Vatican. Cela signifie qu’elle a renoncé à une part de la réalité crue de ce qui est décrit dans la Bible. C’est intéressant. Ça veut dire que le dogme évolue.

Dans l’imaginaire laïc, le monde plat c’est un peu le symbole de l’obscurantisme, puisque la science a fini par prouver que la Terre était ronde, contre les institutions ecclésiastiques de l’époque. Ergo, l’idée d’un monde plat représente l’obscurantisme religieux. Or Omale est réellement un monde plat ! Il est si vaste que l’horizon est plat à l’œil nu, il faudrait avoir des instruments de mesure très fins, qui ne sont pas dans les moyens à disposition sur Omale, pour en distinguer la courbure. La civilisation a régressé à l’équivalent du tout début du vingtième siècle parce qu’il y a peu de ressources sur Omale. Notre civilisation fondée sur le gaspillage ne pourrait pas exister. Sur Omale, pas de carburant fossile, pas de métaux à gogo. Impossible de piller l’environnement ; il n’a pas les réserves que la Terre possède encore à l’heure actuelle. Donc, la science a du mal se maintenir, ce qui fait le lit de la religion. De même pour l’Histoire, cette fois à cause des distances phénoménales, qui isolent les communautés les unes des autres.

Thorsten : L’Histoire des Humains n’existe plus, ils ne se rappellent plus qu’ils ont eu des vaisseaux spatiaux.

Laurent Genefort : Non, parce que ça induit de la désespérance. Et puis l’idée c’est survivre, et Omale est un monde où il faut rester groupé pour survivre. Contrairement à notre monde, qui est un monde fini, trop fini d’ailleurs, Omale c’est l’inverse ; la dispersion, c’est la mort. Or, par définition, la religion relie, c’est donc un bon moyen de rester groupé et de survivre. L’Histoire, c’est pareil. J’imagine que l’an 1 soit l’année de colonisation d’Omale, qu’on oublie l’extérieur et qu’on considère qu’on est toujours nés sur Omale. Comme ça, l’objectif de domination est beaucoup plus clair si on considère que rien n’existe en dehors. Cela ramène l’échelle des enjeux à une échelle immédiate et humaine. En tous cas, je pense que ça pourrait se passer comme ça.

La mécanique du talion

Olivier : J’ai remarqué dans les nouvelles notamment, dans Omale, que vous ne décrivez les personnages physiquement que quand il va arriver quelque chose. Tout un groupe part, on décrit quatre cinq personnages de ce groupe-là, et puis quand il y en a un qui meurt, il est décrit ; quand il y en a un à qui il arrive quelque chose, il est décrit. Ça fait partie d’un style que vous mettez toujours en place, ou c’est simplement parce que c’est plus simple ?

Laurent Genefort : Je n’ai jamais vraiment réfléchi à ça. Ça fait sûrement partie de mon style inimitable. Je n’ai jamais été super fort avec les personnages. Merci de me le faire remarquer…

(rires)

Thorsten : Tout ce qui est autour est super bien écrit.

Laurent Genefort : Bon, je me suis amélioré au fur et à mesure. Je commence à les décrire parce que ce n’était pas le cas au début. On me disait : « mais au fait ils ressemblent à quoi ? C’est un homme ou une femme ton truc ? » J’ai fini par les caractériser un peu. Mais au début c’était succinct. Ça allait quand c’étaient des bouquins de deux cents pages où il y avait cinq personnages. Après c’est devenu problématique. Je me suis mis à travailler les personnages après six ou sept bouquins, et à partir de là c’est devenu relativement crédible. C’est vrai qu’avant, je faisais vraiment de la série B. C’était archétypal.

Thorsten : Nous avons vu que dans Omale vous avez une certaine tendance à critiquer les religions. Comment vous positionnez-vous par rapport aux croyances ?

Laurent Genefort : J’ai été assez anti-religieux face aux institutions. Je n’ai jamais ressenti la foi, je ne l’ai même jamais comprise, tout en n’ayant jamais douté d’aucun aspect de ma propre humanité. Définir l’Homme comme un animal doté de foi m’a donc toujours paru mystérieux. Ce qui reste pourtant quasiment une définition de l’Homme telle qu’on la trouve dans beaucoup d’œuvres et dans la façon de penser occidentale. Je n’ai aucune croyance, pas même dans la science. Si c’était le cas, je me dirais : le Big Bang c’est vrai, les religions c’est faux. Mais si demain surgit une théorie plus satisfaisante par rapport aux moyens d’investigation des phénomènes observables, si on découvre qu’en fait il n’y a pas de matière noire mais que c’est la forme de l’univers qui est différente, etc., pas de problème. Si on me dit que demain le Big Bang n’a pas existé mais qu’il y a eu un autre phénomène… Why not. J’ai une position éganienne sur le monde. C’est-à-dire que je ne crois en rien. Ah si, je crois extrêmement fort dans la grammaire et l’orthographe.

J’ai été sympathisant du mouvement de la Libre Pensée quand j’étais jeune et fou. Je me suis rendu au siège, qui était une vieille librairie poussiéreuse dans Paris. Là j’ai découvert des sortes d’araignées desséchées derrière leur comptoir. Je suis allé à quelques réunions de gens, qui me paraissaient très vieux à l’époque (moins maintenant, bizarrement), avec des sortes de querelles de clocher. Je me suis dit que je ne voulais pas signer pour ça. Mais ce courant me plaît quand même. D’abord parce que ça a été à peu près le seul mouvement féministe - représenté par des hommes, mais féministe - à l’époque où la gauche n’en comptait pas. J’ai trouvé ça intéressant et conforme à mes idées d’avoir des vrais féministes hommes à l’époque où les femmes n’existaient pas dans la gauche, c’est-à-dire au début du vingtième siècle…

Thorsten : Revenons un peu sur la science. Omale est faite en grande partie de nano-technologies. Est-ce que cela vous intéresse ou vous rend plutôt inquiet ?

Laurent Genefort : Les nanos sont devenus un cliché, une tarte à la crème de la SF. Mais pour le coup… Je savais ce qu’était une sphère de Dyson, longtemps avant, puisque j’avais lu L’Anneau-monde de Larry Niven qui est un peu le modèle de ce que l’on appelle les BDO - les Big Dumb Objects. Les Grands Objets Stupides, c’est cette propension qu’ont certains auteurs, comme par exemple Clarke avec Rama — et j’en fais partie — qui adorent créer des grands machins dans l’espace souvent assez inutiles mais qui font jolis de l’extérieur et qui permettent de développer des trucs très très grands. Je ne sais pas, on doit avoir un complexe là-dessus…

(rires)

Cet auteur, Larry Niven, avait créé l’anneau-monde, comme une sphère de Dyson que l’on aurait raboté en haut et en bas. L’intérieur est atmosphérisé, ça tourne, et il y a des plaques carrées, sur une orbite inférieure, qui permettent d’avoir des tranches de nuits et de jours… Je m’étais dit : je vais faire une sphère de Dyson, une vraie, qui enrobe totalement un soleil. Et parce qu’en SF il ne faut pas faire comme le voisin, surtout quand il nous a précédé, essayons de trouver d’autres trucs. L’anneau-monde, dans le temps, c’est quand même difficile à tenir, parce qu’il y a des tas d’objets célestes qui font des effets de marées, et quand on est dans un système solaire on ne peut jamais vraiment s’en abstraire. Les effets mécaniques, surtout à ces échelles-là, sont assez gênants. Larry Niven, lui, utilisait la super-science, c’est-à-dire une science tellement lointaine que le matériau qu’il appelait le scritch, était un matériau magique, une sorte de neutronium absolument invulnérable. Ça ne cassait jamais, c’était super souple… bref, je ne pouvais pas faire la même chose. Et je m’étais dit, plutôt que d’imaginer un autre super-matériau génial, autant en concevoir un qui soit un peu plus réaliste, donc qui supporte plus ou moins bien des effets mécaniques, qui se fissure et pète de temps en temps. Donc il faut qu’il puisse s’auto-réparer. Utilisons des nanomachines noyées dans la masse… Je me suis inspiré d’un prototype de béton ; dans les années 90, c’était la mode des nouveaux matériaux à base de polymères. L’industrie a abandonné parce que ça coûtait trop cher, mais les idées étaient marrantes. Par exemple des ingénieurs avaient imaginé un béton comportant des capsules ; quand se produisaient des micro-fissures, des globules craquaient et la résine liquide qu’ils contenaient rebouchait instantanément le machin en se solidifiant. Du coup la durée de vie du béton passait à des centaines d’années. L’idée de ce carb semi-vivant, à la fois substrat et matériau de réparation, m’a paru bonne.

Mémoria

Et puis c’était porteur d’idées annexes en pagaille. Par exemple, à la surface d’Omale il y a ce que j’appelle les Vestiges. Ce sont des formes géométriques géantes qui émergent du sol. Vous avez un océan, puis une chaîne de montagne qui fait trois mille kilomètres de long, puis une succession de collines, de vallées et de fleuves sur l’équivalent de trois fois la surface de la Terre, et puis se dresse une pyramide tronquée, une masse lisse qui mesure quelque chose comme trois kilomètres de haut et cinq kilomètres d’un côté à l’autre, et qui est dans ce matériau que j’appelle le carb. On peut tout à fait imaginer ça comme un bug dans la construction d’Omale qui est une structure gigantesque puisqu’à l’échelle d’un système solaire entier.

Le système omalien est un peu plus complexe. Entre les Grand’Aires, le carb récupère aussi l’énergie de l’étoile qu’il transporte dans des supraconducteurs eux aussi noyés dans la masse, formant une sorte de résille, et qui permettent d’abord de réchauffer le sol par en dessous, et puis de drainer de l’énergie pour stabiliser tout cet ensemble. J’avais sollicité un astrophysicien du nom de Jacques Paul, une sommité dans le domaine des trous noirs. On s’était rencontrés à Paris, puisqu’il travaillait à l’observatoire de Paris. Je lui avais soumis le truc et je lui avais dit : « Pour l’alternance jour-nuit, j’ai des systèmes de lunes internes, ce qui me faisait des quart-nuits, des demi-nuits… » j’avais imaginé tout un calendrier un peu débile. Il me répond, mon pauvre ami, ça ne marchera jamais ton truc parce que tes planétoïdes doivent orbiter tout près du soleil, sinon les effets de marée gravifique feraient péter toute ta sphère ; mais s’ils sont trop près du soleil, ce sera un peu comme Mercure, ils seront noyés dans la luminosité solaire et adieu tes nuits. Merde. Imagine plutôt quelque chose de local, me dit-il. Ça ne peut pas être un truc astronomique, conçois quelque chose de local, quasiment au niveau de l’atmosphère. À ce moment-là, on en est au dessert, je regarde ma montre discrètement — j’avais une montre à cristaux liquides — et me rappelle le fonctionnement des cristaux liquides ; quand un micro-courant passe, ça se polarise et ça devient opaque, noir. Imaginons une couche gazeuse capable de se polariser au bout de douze heures d’insolation, des cristaux liquides mais gazeux, qui réagissent à la lumière, donc qui sont phototropes, et s’opacifient complètement sur toute la surface atmosphérisée au bout de douze heures. Ça plonge tout ce qui est en dessous dans une nuit noire. Au bout de douze heures, ça a restitué son énergie, ça redevient chaotique — les molécules ne s’alignent plus — et ça relaisse passer le soleil pour douze heures. Et voilà, problème résolu. Sans Jacques Paul, je n’aurais jamais eu l’idée, j’en serais encore à mes lunes stupides. Voilà comment on peut interagir avec des scientifiques ; la discussion était très porteuse d’imagination. Et j’en ai eu plusieurs comme ça qui m’ont donné des idées de pure SF, hard-science.

Olivier : Une dernière question, de geek, sur les romans. Dans Le Nom Maudit il y a des mots de quarante-deux lettres, dans des phrases de quarante-deux mots, à quarante-deux syllabes…

Laurent Genefort : Ah, vous avez remarqué…

Olivier : C’est H2G2 ?

Laurent Genefort : … Peut-être.

(rires)

Laurent Genefort : Il ne faut pas bouder son plaisir. D’autant que ce monde-là est un monde de fantasy très léger. Il y a beaucoup d’humour dedans, il y a plein de petits machins pour ceux qui ont une petite culture de fantasy classique. Les lecteurs de Moorcock, de Lieber, y trouveront à boire et à manger s’ils creusent un peu. Je suis très attaché à mes racines culturelles. Tout le cycle de Wethrïn est un hommage à eux et à Jack Vance.

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