BORDAGE (Pierre) - Les fables de l’Humpur

vendredi 15 septembre 2006 , par Nath, Vero

Dans le pays de la Dorgne, des êtres mi-hommes, mi-animaux perdent peu à peu leur patrimoine humain et s’enfoncent lentement dans la régression animale.

Tribus dominantes carnivores, communautés agricoles servant de nourriture aux clans prédateurs, tous sont soumis par le clergé aux lois de l’Humpur, qui punissent de mort les mélanges entre clans et les comportements individualistes.

Parce qu’il ne supporte pas de voir la jeune troïa qu’il aime livrée aux appétits collectifs lors de la cérémonie rituelle de reproduction, Véhir brise l’enclos de fécondité et s’enfuit en quête des derniers dieux humains de la légende. Lui, le grogne paysan va accomplir ce chemin en compagnie de Tia, une jeune prédatrice hurle en exil...

Dans le centre de la France, des sociétés d’êtres à caractéristiques animales et humaines à la fois, vivent suivant les codes rigides de leur caste : paysans-proies pour les uns, prédateurs-guerriers pour les autres. Les caractères humains de tous (tant physiques que culturels) tendent à s’effacer devant les caractères animaux. Quelques-uns sont atypiques, marginaux et partent en quête du mythique Humpur, de l’humanité presqu’oubliée qui gît encore en eux. Brisant tous les tabous de leur société, ils sont en danger où qu’ils aillent. Sur ce parcours initiatique, ils découvriront une vérité plus sombre que celle qu’ils avaient imaginée.

Les Fables de l’Humpur mettent en scène des héros improbables, hauts en couleurs et particulièrement mal assortis, en rupture de ban avec leur société et en quête de leurs Dieux, dans un monde à la dérive et où guette le retour à l’état animal.

Au cours de leur dangereux périple à travers les chemins et les flots de la Dorgne et des pays alentours (toute similitude avec des lieux existants n’est naturellement pas fortuite), au fur et à mesure de leurs découvertes - sur le monde et sur eux-mêmes -, et de leurs décisions, les héros deviennent de plus en plus attachants, et au terme de leur voyage initiatique et mystique ils trouvent l’humanité, l’amour et l’espoir du lendemain.

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Mais la force de ces Fables, hors les situations et les personnages, c’est le langage que l’auteur crée, et les images qui se créent alors dans les esprits des lecteurs : il a inventé des néologismes aux sonorités envoûtantes comme les Fabliaux qui rythment les chapitres de leurs maximes pleines de sagesse, il a déformé notre langue pour correspondre au vocabulaire dégénéré utilisé par cette civilisation qui vit les derniers soubresauts de son agonie, il a imaginé les noms très évocateurs des espèces qui peuplent ce monde (grognes et grognelets, bêles, siffles, ronges, miaules…). Je dois toutefois avouer que certaines espèces resteront aussi un mystère à mes yeux (les chevacs par exemple sont clairement différents des hennes, et me laissent en proie à interrogation. Les grolles aussi).

Une nouvelle fois critique d’une société technologique, désincarnée, égoïste, aveugle qui pourrait être la nôtre, Bordage la rend responsable de sa perte dans ce livre qui semble d’autant moins imaginaire que le futur qu’il y décrit pourrait bien être à portée. Dérives de la société ou société à la dérive contre quête spirituelle et humanité de l’individu, des thèmes chers à l’auteur apparemment, et qu’il illustre une fois de plus dans ces Fables.

Et l’ultime réponse, celle à la question qui interpelle tous les lecteurs, à savoir comment prononcer l’Humpur, est révélée dans les dernières pages. Eh bien, une fois de plus c’est très puissant, très évocateur, et ce n’est ni l’Impur, ni Loumpour. Pour qui voudrait savoir, il faudra (re)lire !

Thèmes

le déclin de la civilisation technologique, le rôle de la religion, l’homme artisan de sa propre déchéance, la révolte de la créature contre son créateur

Focus sur la Religion : outil de cohésion sociale, l’outil du complot = l’instrument de propagande des kroaz (cf, église du Kreuz dans les geurriers du silence) ; les dieux = une illusion entretenue au bénéfice des dirigeants, les prêtres entretiennent les craintes, le salut = renouer avec sa nature profonde, avec la nature tout court (réapprendre à admirer le ciel étoilé), le salut n’est pas dans la pureté mais dans le métissage

la Connaissance : elle est subversive (cf Jarit), dangereuse dans ses applications (les chimères)

dans les religions judéo-chrétiennes, la part "animale" est rejetée, la part "spirituelle" valorisée ; dans le récit : l’inverse prévaut.==> aucun des deux systèmes n’est juste, l’équilibre entre les deux serait la solution

application de la devise écourtée : science sans conscience n’est que ruine ?

L’écriture

évolution de la langue (dans le vocable et les tournures) : Dordogne=>Dorgne , invention des noms de clans en référence aux cris d’animaux (grognes, hurles, miaules, bêles, aboye, kroaz...), ai’j pour j’ai, traduction du déclin technologique dans les mesures du temps : les cycles du jour, des lunaisons, p.371"Il resta immobile le temps pour une horde de sangliers de traverser un champ de blaïs"

questions

=> comment s’est fait le travail sur le langage ?

=> peut-on considérer que la représentation de la religion ici décrite correspond à l’opinion personnelle de l’auteur sur les religions ?

=> pourquoi les animaux, au sens plein, sont-ils si peu visibles dans le récit ?

il semble que toujours les hommes entreprennent des quêtes justes et bonnes mais que leur aboutissement soit toujours une perversion des idéaux ; la société est la cause de la perversion des idéaux :

=> faut-il vivre en ermite ?

Pour ceux qui ont déjà lu ce livre, voici deux éléments de l’intrigue à discuter aussi :

=> la disparition des livres : cette connaissance était à là, à portée. Véhir aurait pu apprendre à lire. Mais il était écrit que les réponses ne viendraient pas aussi facilement.

=> l’existence des Preux de la Génétie, qui se révèlent être les artisans secrets de la dégénérescence qui frappe le monde : ce sont leurs manipulations qui organisent le retour à l’animalité qu’ils chérissent de tous leurs vœux, tant leur haine pour leurs Créateurs s’ancre profondément dans leur héritage collectif. L’apparition de ces deus ex machina ne vous dérange-t-elle pas ?

      • Editeur : J’ai lu (Mars 2005)
      • Collection : SCIENCE-FICTION
      • Format : Live de Poche (350 pages)
      • ISBN : 229034611X

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