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Rencontre avec Pierre Bordage (2/16)

Octobre 2005

mercredi 14 février 2007 , par Philippe Gestin, Vero

Pérégrine : Vous avez publié une trentaine de romans, et un seul recueil de nouvelles ; or nous vous trouvons plutôt doué pour les nouvelles ; pourquoi n’en écrivez-vous pas davantage ?

Pierre Bordage : J’ai été très longtemps mal à l’aise avec les nouvelles : quand j’en commençais une, elle se terminait au bout de 300 pages. Je me disais… Voilà, ça m’a échappé… Donc, je ne suis pas naturellement un auteur de nouvelles, parce que j’ai besoin d’espace ou de temps pour poser mon univers. On m’a beaucoup appelé en me disant : "J’aimerais bien que tu fasses une nouvelle." Il faut dire que le milieu de la science-fiction est très consommateur de nouvelles, que ce soient les lecteurs, les éditeurs, ou ceux qui publient des fanzines. Et puis, un jour, mon ami Ayerdhal m’a dit "Je fais une anthologie, je veux que tu y sois et donc tu fais une nouvelle." Alors j’ai trainé les pieds. Et puis deux jours avant la date limite, il a fallu que je m’y mette, et je l’ai ratée complètement ! Enfin je trouve que ma nouvelle dans Genèse est totalement ratée parce que c’est plus un roman avorté qu’une nouvelle : c’est quelque chose qui s’installe, qui veut brasser pas mal de choses, et puis c’est fini, donc du coup c’est pas très intéressant… Mais l’exercice m’a intéressé. Je me suis dit : comment faire du court ? Comment transposer dans de petites histoires toutes les envies que j’ai ? Et petit à petit, j’étais sollicité, pour les 40 ans de J’ai Lu, les 10 ans de l’Atalante. Il faut toujours des circonstances incroyables pour que je fasse une nouvelle au début. Le site internet du Haut-Rhin qui se mettait en place voulait absolument une nouvelle, et ils sont tombés sur moi… Je leur ai dit non … Si, si, on veut de vous ! Et du coup ça m’a obligé à travailler des nouvelles, et je me suis rendu compte en en écrivant que c’était une extraordinaire école d’écriture. Le roman, c’était quand même quelque chose de longue haleine, il faut l’installer, il faut le construire, si on se plante sur le point de départ, après c’est foutu, on a investi beaucoup de temps pour rien. Dans les nouvelles, c’est très différent, c’est vraiment un jet comme ça, et donc ça permet plein d’expériences. C’est le petit bout de la lorgnette, il faut vraiment trouver le petit fil qui permette de déboucher sur quelque chose de plus vaste. Du coup, plus j’en faisais, plus ça me plaisait jusqu’à ce qu’un jour on en ait assez pour qu’à l’Atalante on décide de faire un recueil de nouvelles. Maintenant je suis impatient, je me dis : "Pourquoi ils ne me sollicitent pas ?" Je suis en colère, je vois un recueil qui sort : "Pourquoi tu m’as pas demandé l’autre jour ? Il y a un recueil qui s’est fait sur SF et agriculture, moi qui suis fils de paysans, je ne suis même pas dedans, alors ?" Ils sont tous fils de profs… non, de citadins - bon le milieu de la SF c’est plutôt la petite bourgeoisie - et il y a très peu de gens issus du milieu rural. Alors, j’ai dit :" Pourquoi je ne suis pas dedans ?" Là, c’est bien, on me sollicite, j’ai même fait deux nouvelles pour la jeunesse. Une est pour un recueil sur l’écologie qui s’appelle Salade Verte. Moi, je me suis occupé du nucléaire. Je me suis bien occupé du nucléaire, si on construit des grosses centrales après ça, c’est qu’on n’a pas lu. Maintenant, j’y prends vraiment goût, parce que c’est vraiment pour moi une mécanique de précision qui oblige à préciser l’écriture et qui me fait faire des progrès considérables parce que ça m’oblige à réfléchir. Je ne réfléchis pas trop d’habitude, je fonce, et là ça m’oblige à réfléchir sur l’écriture. C’est vraiment un exercice de précision redoutable. Et passionnant. Je suis très en retard aussi sur les nouvelles, parce que j’ai commencé assez tard. J’espère faire un deuxième recueil bientôt.

Pérégrine : Vous avez écrit également des romans jeunesse. Est-ce qu’il y a d’autres projets pour/sur la jeunesse ?

Pierre Bordage : J’ai écrit un roman jeunesse, c’est un grand mot. Il s’appelle Kaéna, qui s’est fait à une occasion très particulière. J’ai été sollicité un jour par une boite de production qui m’a dit : "Voilà, on développe un film, le sujet c’est une jeune fille qui vit dans un arbre, et qui etc." Ils avaient déjà posé tout le sujet, "et on veut développer le scénario." Donc ils m’ont appelé pour cela. Il y avait eu Jodorowsky, ils ont épuisé un certain nombre de scénaristes, comme ça se fait beaucoup dans le cinéma, après ils les jettent. J’ai commencé à travailler sur le scénario et j’ai quitté l’entreprise parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec ma vision des choses. Moi, je trouvais que le film était trop compliqué du coup, trop confus. Je le voyais comme un film de fantasy avec un petit ressort SF derrière : un ressort de fantasy, c’est un ressort de quête. Pour eux, c’était quand même beaucoup plus techno machin truc, et je trouvais que le message était brouillé, je ne voulais plus bosser dans ce projet. Et le producteur m’a dit : "Ok, bon, tu pars, mais si jamais on fait le roman, je te le propose à toi en premier." J’ai oublié ça pendant un, deux ans, et puis un premier éditeur est venu à la charge, un deuxième est venu à la charge, un troisième, en me disant : "C’est moi qui ai les droits." Ils ont eu les droits les uns après les autres, je ne sais pas ce qu’ils en ont fait, ils ont dû les jouer à la roulette ou je ne sais pas, et cet éditeur me dit : "Je veux absolument que ce soit toi, il y a longtemps que je bosse avec toi, etc." Je dis "D’accord," Non, je dis : "Pas d’accord. C’est combien ?" Après ces sordides discussions de marchands de tapis - et j’ai monté la barre assez haut en espérant en être débarrassé, parce que c’est vrai je n’avais pas trop le temps - il est revenu à la charge en disant : "Mais si, si, ça marche, c’est bon". Alors j’ai écrit Kaéna. Du coup j’ai pu avoir ma vengeance finalement, parce que j’ai écrit le bouquin comme moi je voyais le film, c’est-à-dire que je suis vraiment parti avec le personnage dans un schéma de quête, et je n’ai pas du tout tenu compte de leur scénario. Ce qui me paraissait plus intéressant aussi pour les lecteurs parce qu’ils avaient une version un peu différente, et beaucoup de jeunes lecteurs, parce qu’effectivement il a été vendu dans une collection jeunesse qui s’appelle Mango, Autre Monde, beaucoup de jeunes lecteurs sont venus me dire : "Grâce à vous, Msieur, j’ai compris le film." Ce qui était… Ah oui, ça sert à ça au moins, c’est un mode d’emploi du film en fait. Mais l’expérience a été très intéressante aussi parce que l’écriture dite jeunesse, quoi que je n’aime pas beaucoup ce terme-là, je n’aime pas beaucoup ce qu’on met autour de ça, oblige aussi à beaucoup préciser, à élaguer énormément, à éviter toutes les directions inutiles qu’on peut mettre dans les romans dit adultes. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans les romans jeunesse, ça m’a plu, j’ai été sollicité par d’autres éditeurs, j’ai plusieurs projets, mais c’est le temps qui me manque pour réaliser tout ce que j’ai envie de faire. Pourquoi ne pas en faire un deuxième qui serait là du coup de ma propre inspiration ? J’ai déjà quelques idées, quelques éditeurs aussi. Si l’occasion se présente, je le ferai volontiers.

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