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Rencontre avec Pierre Bordage (5/16)

Octobre 2005 à Lannion

vendredi 23 mars 2007 , par Nath, Vero

Vraiment, je pense que l’écriture est un exercice trop périlleux pour être vain, pour n’avoir aucune influence. Donc pour moi le verbe est important, et je pense que le verbe peut modifier les choses.

Pérégrine : Dans vos romans, vous donnez une vision de l’humanité parfois assez négative : elle a détruit son environnement, voire s’est détruite elle-même dans les Fables de l’Humpur. Souvent, l’avenir de l’homme semble passer par une forme de vie supérieure à l’homme : la ruche dans Wang, les post-humains dans la fin de la dernière trilogie. Vous n’avez pas confiance en l’avenir de l’homme ?

Pierre Bordage : Je suis un incurable optimiste, même si cela ne se voit pas. D’abord, au risque de paraître immodeste, je pense si je n’avais pas le sentiment d’essayer de changer quelque chose dans le monde en écrivant, je n’écrirais pas du tout. Vraiment, je pense que l’écriture est un exercice trop périlleux pour être vain, pour n’avoir aucune influence. Donc pour moi le verbe est important, et je pense que le verbe peut modifier les choses. C’est une croyance, je ne sais pas si c’est vrai. Ensuite, l’humanité m’inquiète, il faut le reconnaître. Quand on regarde les actualités, quand on les écoute, quand on voit ce qui se passe autour de soi, quand on voit l’état de la planète, il n’y a pas de quoi être forcément optimiste. Et c’est peut-être là l’intérêt des auteurs de SF : se placer en avant, c’est-à-dire pousser les choses à bout pour dire « Attention, Terriens, si vous continuez de la sorte, votre planète ou vous-mêmes n’existerez peut-être plus parce que vous jouez avec des forces qui vous dépassent, tout simplement ». Et à ce titre-là, je pense qu’il y a deux fonctions à la science-fiction, plus qu’à la fantasy d’ailleurs qui est tout à fait différente. La science-fiction à mon avis c’est l’émerveillement - alors là on est dans le même registre que la fantasy, la fantasy émerveille aussi quelque part – donc l’émerveillement, le voyage, le fait d’être emmené, l’effet de vertige propre au genre, et puis la réflexion, l’avertissement. C’est-à-dire on se place en avant et on dit : attention, si on va dans ce sens-là, eh bien il risque de se passer telle chose.

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C’est vraiment dans ce genre d’idées que j’étais quand j’ai fait la Trilogie des Prophéties, c’est-à-dire l’Evangile du serpent, l’ange de l’Abîme, et les Chemins de Damas. Quand j’entendais l’actualité, surtout après le 11 septembre, je me suis dit : attention, on risque d’arriver à un crash, un clash assez important entre les civilisations, ce qu’appelaient d’ailleurs certaines personnes de leurs voeux, et je me suis dit, qu’ en tant qu’auteur je pouvais le pousser au bout, et voilà, ce n’est pas gai. Du coup, on est dans une sorte de pessimisme. Alors pour s’en sortir, quelle est la solution ? Eh bien je n’ai pas de solution ; je pense que le rôle d’un auteur ce n’est pas de donner des solutions, ou alors il s’appelle Ron Hubbard et il fait une église ! Son rôle c’est plutôt d’interroger en permanence, de susciter la réflexion permanente pour ne pas se contenter des acquis. Je pense que la mémoire est paresseuse, ou plutôt que la pensée est paresseuse : on a toujours tendance à reproduire les mêmes erreurs, et je pense que les auteurs sont là pour dire « Attention, on est peut-être en train de retourner dans un mécanisme qu’on a déjà exploré ». C’est marrant parce que c’est aussi pour cela que j’ai fait une trilogie de fantasy historique, parce que je me suis rendu compte que dans l’histoire, c’est la même chose. Finalement, en 1792-93-94, il y a eu de beaux idéaux, et il y a eu tout le reste.. Il y a des pièges dans lesquels on retombe en permanence, et les bouquins sont peut-être faits pour dire : si pour une fois, on essayait de ne pas tomber dans le piège. Alors c’est vrai que les tentatives d’en sortir paraissent un peu désespérées, cela donne les mutants dans la Ruche dans Wang, dans les Fables de l’Humpur, ce sont des êtres mi-hommes mi-animaux, une nouvelle évolution. Mais je pense quand même que l’humanité doit, et peut s’en sortir. Il y a une clef qui pour moi est très importante – je ne sais pas si elle est perceptible dans les romans – c’est la véritable spiritualité, c’est-à-dire la liberté intérieure, totalement dégagée des contraintes religieuses. C’est plutôt vers cela que tendent mes personnages, entre autres, dans les chemins de Damas, c’est aller vers une autre réalité, symbolique certes dans le livre, mais qui est propre à chacun. C’est vraiment le chemin de la liberté intérieure. Je pense que c’est la seule façon de s’en sortir.

Pérégrine : C’était d’ailleurs le thème de la question suivante.

Pierre Bordage : Je suis devin, en plus !

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