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Rencontre avec Pierre Bordage (7/16)

Octobre 2005 à Lannion

lundi 16 avril 2007 , par TiToc’h, Vero

Un livre, à chaque fois, c’est une période de ma vie, et c’est impossible de revenir dessus. L’écriture, c’est très étrange, selon moi. C’est une sorte d’alchimie qui se met en place. Et ce qui me passionne aussi, c’est que je découvre mon livre au fur et à mesure que je l’écris.

Pérégrine : A travers vos livres, vous abordez des genres et des thèmes différents, est-ce que c’est significatif d’une évolution, est-ce qu’aujourd’hui vous réécririez les premiers romans différemment ?

Pierre Bordage : Oui. Oui, parce que mon écriture a évolué, je pense. Tout à l’heure, je vous ai dit que quand j’ai écrit le premier, « les Guerriers du Silence », c’était une jubilation, et je n’ai jamais retrouvé cette jubilation depuis. C’est une vraie source qui jaillissait, qui m’emportait, j’avais juste à me laisser faire, donc j’ai très peu de responsabilités dans cette histoire. Elle me portait tout seul, je n’avais pas besoin d’agiter les bras et tout ça. Et puis après s’installe le métier. Peut-être aussi la paresse. Le matériau langue, qui est un matériau qu’on croit mieux maîtriser, crée insidieusement des habitudes. La jubilation disparaît pour faire place au métier. C’est une réflexion que je me suis faite au bout de 10 ans d’écriture. Je me suis dit, « mais où est-il, le jaillissement premier ? ». C’est vrai que c’était peut-être imparfait…, qu’il n’y avait pas de réflexion sur l’écriture, mais c’était comme galoper dans la plaine… Alors que là j’ai l’impression d’être un âne bâté chargé de plus en plus de principes d’écriture. Du coup, c’est comme si je revenais à l’école, et ça, ça m’a coincé. Après j’ai eu des problèmes de santé, puis ça m’est revenu. J’ai écrit. Pour moi l’Evangile du Serpent est une vraie renaissance au niveau de l’écriture parce que j’ai retrouvé cette jubilation, et qu’en même temps il y avait le métier. Il me semblait - mais ce n’est pas sûr non plus, qu’il y avait peut-être un peu plus de maîtrise sur l’écriture et il y avait en même temps cette espèce d’élan qui porte. Un livre, à chaque fois, c’est une période de ma vie, et c’est impossible de revenir dessus. On ne peut avoir que de la nostalgie ou des regrets, mais on ne peut rien faire d’autre. C’est pour ça que quand les gens me demandent : lesquels de vos livres vous préférez ? Aucun, finalement, parce qu’ils m’ont tous demandé des choses complètement différentes. On ne peut pas demander à des parents – dignes de ce nom – lequel de leurs enfants ils préfèrent. Ils sont différents, ils flattent plus ou moins l’égo, ils sont plus ou moins brillants, mais ils nous apportent tous quelque chose de différent. Certains livres, qui ont été très très douloureux à écrire, m’ont apporté énormément. La façon dont j’écris est une sorte de plongée dans l’inconscient. Je ne fais pas de plan : ça m’énerve. D’ailleurs dès que j’en fais un, je ne le suis pas. Ce n’est donc pas la peine que j’en fasse, et je me retrouve à explorer des zones inconscientes de moi qui n’étaient pas au programme. Ca ne fait pas toujours plaisir de les explorer, mais c’est nécessaire pour la bonne fin du livre. C’est une sorte d’alchimie qui se met en place. L’écriture, c’est très étrange, selon moi. Vraiment c’est une sorte d’interface qui me plonge dans des abîmes sur lesquels je n’ai aucune prise. C’est ça qui me passionne aussi, c’est que je découvre mon livre au fur et à mesure que je l’écris. J’ai des collègues qui eux font des plans. J’en ai même un, il s’appelle Jean-Marc Ligny, il a habité pas loin d’ici à un moment, il me dit : « Ah moi je fais des plans, je fais des plans de 250 pages pour un bouquin de 300 pages ». C’est vrai que souvent le plan sert à rassurer, mais l’écriture est très structurante par elle-même. C’est l’écriture qui structure le livre. Je commence avec une idée ou avec un personnage - ce sont mes véhicules - et je pars avec eux, je découvre avec eux. C’est un peu faux pour l’histoire de « l’Enjômineur », parce que c’est un bouquin d’histoire. A savoir où l’histoire est très présente. Et je voulais la respecter. Donc je me suis astreint à 3 ou 4 mois de documentation pure. J’ai rempli 10 cahiers. J’ai fait un bon boulot, et puis je me suis dit que mon personnage allait se déplacer d’endroits en endroits, et que je n’allais pas savoir comment les gens de cet endroit s’habillent, comment ils mangent, ce qu’ils paient. Alors, je me suis dit que j’allais faire un plan pour ne pas être pris au dépourvu. J’ai planifié là où il allait aller et au bout du 3è chapitre, il était déjà parti ailleurs. J’ai donc laissé tomber. Et je me suis dit que j’allais piocher des informations au fur et à mesure que j’en aurasi besoin. Parce que, fondamentalement, je ne veux pas brider l’écriture. La pire des choses pour moi, est qu’on me demande un synopsis sur un projet. Je déteste ça. Et tous les éditeurs m’en demandent : "Ah j’aimerais que tu me fasses un synopsis". Je leur réponds : "je vais te faire un synopsis, tu vas être content, mais je ne vais pas le suivre, à quoi ça va te servir ?". "Oui, mais quand même, je veux un synopsis." "Bon, très bien", je fais un synopsis, je reste très flou, très vague. Je me connais, ça ne sert vraiment à rien.

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