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Rencontre avec Pierre Bordage (10/16)

Octobre 2005 à Lannion

dimanche 3 juin 2007 , par Nath, Vero

Ce qui m’intéresse, c’est le produit fini et ce que je donne aux lecteurs, dont je me suis déclaré à un moment satisfait, dont l’éditeur s’est déclaré à un moment satisfait, même si c’est imparfait. C’est ça la transmission, enfin le bouquin c’est ce qu’il y a de plus achevé pour transmettre quelque chose.

Public : Quand vous écrivez un roman, l’écrivez-vous d’une seule traite ou...

Pierre Bordage : Ah oui, jour et nuit !

Public : Non, je voulais dire : est-ce que vous revenez dessus après, est-ce que vous le modifiez ?

Pierre Bordage : Non, enfin, non… Comment dire ? Je n’ai pas le temps. Bon, je pars avec mon roman : je corrige chapitre après chapitre, en 2 ou 3 relectures. C’est-à-dire que lorsque je fais un chapitre, je le tape sur l’ordinateur, je relis sur ordinateur, je le sors, parce que je suis un enfant de Gutenberg, donc il me faut le machin écrit sur du papier. Je pense que la génération qui vient se passera peut-être de cette étape-là, et d’ailleurs certains auteurs se passent déjà de l’étape papier, ce qui veut dire qu’on est en train d’évoluer dans les supports de lecture. Ensuite donc, je recorrige au crayon sur chaque chapître, je laisse dans l’état, et je vais jusqu’au bout du livre comme ça. Après je relis tout, et toutes les incohérences apparaissent à ce moment-là : incohérences de dates, de personnages, de raccords. C’est vraiment un travail de rafistolage de l’ensemble, pour qu’il tienne de façon cohérente. Mais parfois, je me suis fait complètement piéger. Dans la première version de Terra Mater, qui n’est plus disponible maintenant, et c’est dommage, un personnage est mort et continue de vivre dans le chapître d’après. Je n’ai pas fait gaffe. A ce stade, ni les correcteurs, ni l’éditeur, ni les lecteurs n’en ont encore rien vu ! C’est assez extraordinaire, sauf quand l’Atalante a décidé de le republier, et m’a dit : "Ben il y a trop de coquilles, et donc je vais repasser une correctrice dessus", qui, elle, a vu. Elle m’a appelé : "Monsieur Bordage, ahaha, vous savez que dans ce chapître-là, il y a ce personnage là, il s’appelle Untel, et il est mort, vous avez vu, il est mort, allez voir, il est mort." "Ah ben oui il est mort." "Et ben allez voir dans le chapitre d’après, il est encore en train de se battre, ça ne va pas." Donc un défaut de cohérence manifeste. Deuxième anecdote, sur le feuilleton les derniers hommes, paru aux feuilletons Librio, donc qui est sorti tous les mois. On avait conçu ce projet avec l’éditrice du Diable Vauvert en se disant : Tu écris les 6 épisodes d’abord, comme ça on n’aura pas de mauvaise surprise. Sauf que c’était l’idéal, et que cela ne se passe jamais comme dans l’idéal ! J’en avais écrit trois seulement quand le premier est sorti, donc j’étais dans le vrai pot du feuilletonniste, il fallait fournir alors que le truc était déjà commencé. Et un lecteur belge m’écrit : Monsieur Bordage, j’adore votre série, mais dans les 2 premiers épisodes, il y a un monsieur qui s’appelle Ismaïl, et dans le troisième il s’appelle Ibrahim, et j’aimerais bien savoir pourquoi. Alors je vérifie, et effectivement, il avait raison. J’ai donc dû inventer une histoire pour justifier le changement de prénom. Une histoire qui tombe complètement à plat, qui est complètement stupide, mais bon, je n’avais pas trop le choix. Je l’ai supprimée cette histoire-là, quand les 6 épisodes ont été publiés en un seul volume. Il y a eu une relecture globale, et le personnage s’est toujours appelé de la même façon, si bien que ça évitait le problème. Donc voilà, c’est ce travail-là de vérifier tous ces petits trucs. Un de mes gros défauts -que j’ai moins maintenant- c’est que je ne note pas les noms de mes personnages, nulle part, si bien qu’ils se transforment parfois, donc il faut que je sois attentif à cela. Maintenant je commence à les noter en me disant : il s’appelle comme ça et pas autrement… Bon, donc il y a ce travail de relecture globale, et puis après il y a l’œil de l’éditeur. Quand j’estime que le manuscrit est prêt à être présenté à l’éditeur, je le lui envoie, et c’est là que je ne dors plus en général. Je ne suis pas très à l’aise. Je me dis : Ouh la j’ai envoyé de la merde, ça ne va pas. Enfin bon bref, je doute complètement, j’attends sa réaction, et en général c’est une réaction rassurante. Il souligne quelques trucs. Mon éditeur de l’Atalante a des trucs qu’il appelle des bordagismes. C’est-à-dire que parfois je trouve une phrase et je suis content de cette phrase ; je suis content, je me dis ’ça c’est une belle phrase’, et je la remets partout finalement. Bon la première fois il me dit « très jolie », la deuxième fois il me dit « Ah, on l’a déjà vue celle-là », la troisième fois, il commence à souligner, la 4è fois il met 4 points d’exclamation, et après il met « bordagisme ». Et là j’ai compris qu’il faut que je me sépare de cette phrase si jolie, qui souvent n’est même pas jolie d’ailleurs. On le croit et puis finalement... Il y a donc un aller-retour entre l’éditeur et l’auteur à ce moment-là : il me fait part de ses réflexions, j’en tiens compte ou non, d’ailleurs parfois je plaide le bout de gras, et parfois mon éditeur à l’Atalante, Pierre Michaud, m’a négocié la survie d’un personnage. Il l’appelait Monsieur Jourdain. C’était dans les Guerriers du silence : Artuir Boismanl, un personnage complètement secondaire,une sorte de bourgeois gentilhomme de l’époque , se rend à une réunion des pires conspirateurs de la galaxie, et du coup il se retrouve piégé, et couic. Il me dit : mais attends, t’as pas le droit de faire çà, il n’a pas d’importance, sauve-le au moins, gracie-le au moins, fais quelque chose. Alors bon, après d’âpres négociations, il s’en sort sans que personne ne l’arrête, on ne sait pas pourquoi, mais c’est parce que l’éditeur avait voulu qu’il soit sauvé. Donc voilà, moi je fais ce qu’on appelle les corrections, s’il y a des corrections à apporter. En général cela va vite, je déteste tellement ça que je le fais à toute vitesse. C’est vraiment pénible de revenir sur un texte et de le charcuter, c’est vraiment du détail. On voit ensuite arriver les épreuves, c’est-à-dire le livre sous sa forme imprimée, mais sous forme de feuilles, et là il y a une dernière lecture. C’est le travail des relecteurs, purement orthographique. Après le roman part à l’imprimerie et… Toutes ces étapes font que normalement, s’il y a vraiment un trop gros défaut de cohérence, cela va vraiment sauter aux yeux. Sauf le mec qui meurt et qui vit après, mais ça c’était l’exception qui confirme la règle. Ce qui est important dans un roman, je pense que c’est de ne pas avoir de défaut de construction. Qu’on ait des défauts de langage, qu’on mette trop d’adjectifs, trop d’adverbes, ce n’est pas grave, c’est juste de la déco, c’est très facile à corriger. En revanche, si vous avez un défaut de construction, c’est-à-dire, si la maison ne tient pas debout tout simplement, là c’est grave, cela veut dire que vous devez refaire tout le manuscrit, presque tout revoir pour le consolider, et ce n’est pas du tout évident. Cela veut dire que le roman ne tient peut-être pas du tout, qu’il y a des questions à se poser. Heureusement, cela ne m’est arrivé qu’une fois, au tout début, de flinguer un roman : je voyais bien que ce processus d’écriture m’échappait, et, comme l’homme est orgueilleux, n’est-ce pas, je me suis dit, eh c’est moi le patron ici, non mais oh, c’est quoi ce bordel ? Je fais les bouquins que je veux, et donc j’ai dit : voilà, ce bouquin, je vais l’emmener là où je veux et c’est tout. Et bien, en 70 pages je l’ai tué. Mon livre était mort, il n’y avait plus rien à en dire, il était desséché, brûlé enfin, et je l’ai jeté, je me suis dit : on recommence tout, et on se laisse faire. C’était quand même beaucoup plus agréable.

Pérégrine : Y aura-t-il une autre question sur l’aspect technique encore ?

Public : Est-ce que vous conservez les premiers, on va dire rushes ? Avant toutes les corrections imposées par la maison d’édition ou en prévision du futur, d’un livre qui serait un best seller -bien que je ne mette pas en doute que certains le soient déjà- donc pour le plaisir du lecteur de voir comment c’était juste avant qu’il y ait les corrections, le premier jet. Pierre Bordage : Non, non non non

Public : Vous ne les conservez pas ?

Pierre Bordage : L’informatique a rendu ces étapes là totalement illusoires, parce qu’on efface, donc il n’y a plus de traces. D’ailleurs certains éditeurs regrettent que leurs auteurs leur présentent des manu.. des tapuscrits, c’est-à-dire des choses qui sortent de l’ordinateur, où il y a plus de traces du tout des strates des différents stades d’écriture. Mais moi j’ai des vieux cahiers, les guerriers du silence, par exemple, sont sur un cahier. J’ai fait tous les stades de l’écriture, c’est-à-dire que j’ai commencé par un crayon et puis je suis passé à la machine à écrire, où les touches se bloquent en permanence, ensuite je suis passé à l’Amstrad PCV qui grattait régulièrement 3-4 pages à chaque fois et qui me rendait fou, et puis après je suis passé à l’ordinateur. Au début, comme je n’étais pas assez à l’aise avec le clavier, j’écrivais avec le crayon et puis je recopiais sur le clavier parce qu’il fallait que je me concentre vraiment sur la frappe, ce qui fait que je ne pouvais pas me concentrer sur l’écriture. Maintenant c’est fini, je n’ai plus besoin de me concentrer sur la frappe, et j’écris directement sur le clavier. Et maintenant on efface,tout ce qui ne plaît pas on efface, et on n’a plus de trace. Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal. Je ne pense pas qu’un auteur aimerait, sauf quand il est mort depuis 200 ans, qu’on expose ses vieux cahiers avec toutes ses ratures, avec toutes ses hésitations, parce que ce n’est pas ce qui est le plus intéressant. Enfin c’est intéressant, dans une optique de musée ou d’archéologue de l’écriture, enfin je ne sais pas. Non, cela ne me plairait pas de montrer mes différents stades d’écriture. Moi ce qui m’intéresse, c’est le produit fini et ce que je donne aux lecteurs, dont je me suis déclaré à un moment satisfait, dont l’éditeur s’est déclaré à un moment satisfait, même si c’est imparfait. C’est ça la transmission, enfin le bouquin c’est ce qu’il y a de plus achevé pour transmettre quelque chose.

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