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Rencontre avec Pierre Bordage (11/16)

Octobre 2005 à Lannion

dimanche 10 juin 2007 , par Vero

Pérégrine : Vous avez dit tout à l’heure, que certains romans avaient été douloureux à écrire. Lesquels ?

Pierre Bordage : Le pire c’était les griots célestes. Pourquoi ? Parce que le principe même du roman est piégé. Parce que ce que je voulais faire dans les griots célestes, c’était un livre sur le détachement. Et du coup, je ne pouvais m’accrocher à rien, tout se détachait en permanence… Comme par ailleurs, cette époque-là était pour moi marquée du signe du deuil et de la maladie, ce que j’écrivais correspondait à ce que je vivais. Au bout du compte c’est un livre qui ne plaît pas à une grande majorité de lecteurs, enfin de mes lecteurs habituels, mais qui plaît à d’autres personnes. Je pense que finalement c’est un livre plus grave. Parce que les personnages, qui sont des griots, qui sont en charge de colporter la mémoire humaine à travers les dits des immensités, sont à chaque fois obligés de partir. Donc ils ne peuvent s’attacher à personne. S’ils tombent amoureux, c’est une catastrophe pour eux, parce qu’ils partent qu’avec des regrets, et avec les histoires de paradoxes temporels, ils savent qu’ils ne pourront jamais plus revoir la personne qu’ils viennent de quitter parce qu’ils seront emmenés dans un autre temps, tout simplement. Donc à chaque fois, ils sont obligés de se déchirer le cœur quelque part, et même s’ils ne veulent pas, ils sont emportés finalement. Je me dis, peut-être que finalement c’est une parabole de l’écrivain, qui explore les mondes et les quitte en permanence, sans vraiment s’attacher tout en étant attaché - enfin c’est un petit peu compliqué tous ces processus-là. Quant au tome 2, ça me faisait mal de l’écrire. Je sentais une souffrance physique, dans l’écriture, et quand je l’ai fini, je l’ai donné comme on jette quelque chose à l’éditeur en lui disant ’je ne veux plus en entendre parler’. Bon il a fallu que je corrige quand même, mais ça avait été très douloureux.

Pérégrine : Donc c’est la fin de la saga des griots ?

Pierre Bordage : Définitivement, il n’y en aura pas d’autre. Quelque part les griots, ça peut être une histoire sans fin. C’est un morceau très particulier dans toute ma production, et c’est vraiment le souvenir le plus douloureux que j’aie de tous mes romans. Abzalon un peu aussi, parce que c’était oppressant, que l’univers était clos, qu’il y avait ce besoin de respirer - en effet les personnages ont une maladie qui s’appelle l’estérionite qui est une sorte de langueur de l’espace parce que simplement ils sont dans un monde clos où il n’y a pas de perspectives. Je l’avais aussi, je l’avais en même temps qu’eux. J’avais du mal à respirer. Il faut aller sur ce monde et ça s’accélère, le livre s’accélère en permanence, les périodes sont de plus en plus courtes, il y a de plus en plus d’ellipses entre les périodes, et ça créait une sorte de respiration haletante. Simplement les gens ont besoin de trouver de l’air quoi.

 
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